Les Décloîtrés

«Binge drinking» à la japonaise

Robin Carpentier, Tokyo, Japon.

«Nomihodai», au Japon, c’est ainsi que l’on appelle le type d’établissement dans lequel des collègues, des amis, des partenaires d’entraînement, se retrouvent régulièrement en fin de journée pour boire de l’alcool à volonté. L’ambiance y est très conviviale, pour autant, cette excursion rituelle fermement inscrite dans la société japonaise est symbolique d’un rapport ambigu à l’alcool, allant d’une contrainte sociale pour les plus modérés à une fascination morbide pour l’ivresse pour les cas les plus extrêmes.

Au Japon, boire est partie intégrante de la socialisation. D’aucuns pourraient y voir une résultante directe des codes de politesses drastiques et de la distance formelle qu’entretiennent au quotidien les Japonais vis-à-vis de leur entourage. Il ne s’agit pas ici de généraliser abusivement : il n’est pas rare de pouvoir observer des démonstrations d’affection entre amis ou famille, d’autant plus dans le milieu étudiant où les codes de conduite sont sans doute plus relâchés qu’ailleurs. Il demeure qu’à l’image des différents degrés de politesse (une difficulté majeure dans l’apprentissage du japonais), la société nippone est fortement codifiée, la retenue est de rigueur dans la plupart des situations.

Si des liens d’affection sont donc ardus à tisser dans les contextes formels de l’entreprise, de l’école ou du club de sport, boire ensemble pallie cette difficulté. Et pour cause, des études scientifiques tendent à prouver que le métabolisme de certaines populations asiatiques, japonaises en particulier, ne permet pas d’évacuer l’alcool aussi rapidement que les autres génotypes : après deux ou trois verres, les Japonais sont donc particulièrement chaleureux, loquaces et… bruyants, de quoi faciliter la prise de contact. L’alcool apparaît dès lors comme un tel moyen d’ouverture sur autrui que la participation à ce genre d’excursions en devient soumise à une pression extrêmement forte. «Mes amis m’incitent souvent à boire, après une bière je perds le contrôle», «c’est vraiment compliqué de se désolidariser du groupe quand ils ont décidé d’aller boire, même si je n’en ai pas envie» (extraits d’une discussion avec des étudiants japonais en licence) : des témoignages que l’on pourrait finalement parfaitement entendre dans la bouche d’un Français ou d’une Française peu portée sur la boisson ? Certes. Le déroulement de la soirée se révèle par contre plus exotique.

On peut croiser quelques groupes de salariés d’âge mûr, visiblement désinhibés par l’alcool et subitement désireux de faire connaissance avec la table voisine. Toutefois, le contraste le plus saisissant est donné par le (triste) spectacle d’étudiants plus ou moins jeunes peinant à rester conscients au milieu d’une foule de passants, apparemment coutumiers du fait. Lorsque l’on arrive à Tokyo, l’hygiène de vie et la propreté des espaces publics marquent rapidement : il est presque impossible de trouver une poubelle dans la rue, puisqu’il est de bon ton de ne pas manger en marchant, par exemple. Les déchets sont donc gardés avec soi jusqu’à son propre espace de tri sélectif. Fumer dans la rue est strictement prohibé, ainsi que dans tous les espaces publics : les fumeurs sont parqués dans quelques «smoking areas» parfois bien cachés dans le tissu urbain.

Pas de papiers jetés dans la rue, ni de mégots de cigarettes, ni de fumée d’un voisin en attendant le bus, mais après 20h, pas un soir ne passe sans croiser une cohorte de personnes étendues sur le trottoir, recroquevillées la tête dans les mains ou s’agrippant désespérément à un sac plastique placé devant leur bouche. Toujours soutenus dans leur souffrance par un ami attentionné, nombreux sont ceux qui rendent à la chaussée un témoignage de leur douloureuse ivresse. Au milieu d’une foule pressée, que le soir ne voit pas s’amenuiser, le coma éthylique paraîtrait presque banal à une heure aussi peu avancée de la nuit. Plutôt qu’une beuverie étudiante, la scène fait penser à une étape quotidienne de la vie de Tokyo, où étudiants japonais dépassent allégrement leurs limites dans l’indifférence générale.

Pour paraphraser Nobert Elias, pourrait-on voir dans ce «binge drinking» systématique de «relâchement agréable des tensions», une contrepartie nécessaire d’une société très codifiée, ou s’inscrit-il plus largement dans une tendance globale, indépendamment de son contexte culturel local ? Ce phénomène traduit-il un mal-être ou doit-il être pris comme un simple fait sans réelle signification sociale ? Est-il assimilé par la communauté tokyoïte ou est-il perçu comme un problème contre lequel doivent s’employer les acteurs politiques locaux ? À ce genre de questions, chacun pourra se forger un avis personnel. Reste l’impression qu’on peut traverser la planète et avoir la même vision de détresse physique que dans n’importe quelle ville occidentale.

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