Les Décloîtrés

Posts in the Afrique – Moyen-Orient category

Dix jours. 6 500 kilomètres. 2 264 participants. Le 4L Trophy, grande course d’orientation dans le désert marocain, a fêté sa dix-neuvième édition le mois dernier. Elsa Dunet (21 ans) et Alexandre Cornet (20 ans), étudiants à l’Institut d’études politiques de Rennes, font partie de la dizaine d’équipages rennais qui se sont lancés dans le plus grand raid étudiant d’Europe. Après être arrivés 443ème sur 1 132 équipages, Elsa et Alexandre nous racontent leur épopée.

12476415_1101656339885253_1141135971_n

Comment vous êtes-vous retrouvés dans cette aventure ?

Elsa : Je ne connaissais pas du tout ce rallye. C’est Alexandre qui m’a proposé de participer. On a regardé des vidéos et j’ai été partante !

Alexandre : Je suis passionné d’automobile depuis tout petit. Je connaissais la course, j’en avais entendu parler à la télévision et dans les magazines du style Auto Moto ou Turbo. Et puis, c’était le moment parfait pour partir, avant l’année à l’étranger et le master.

Avant le grand départ, comment organise-t-on un tel voyage ?

Elsa : On s’y est pris un an à l’avance, vers février 2015. On a fait tout, de A à Z, c’était très formateur. D’abord, il faut créer une association pour avoir des fonds. Par contre, les démarches administratives ont été assez longues. On a aussi dû ouvrir un compte en banque, faire la recherche de sponsors, monter un dossier…

Alexandre : L’association nous a permis d’avoir le statut de « personne morale », ce qui est plus facile pour faire du sponsoring auprès des entreprises. On a dû présenter notre projet à l’assemblée générale du Crédit Agricole, ça a été concret dès le début. On a eu de la chance car notre banquier était vraiment aidant et sympa.

Elsa : Oui, il était un peu comme notre papa sur le projet !

12499444_1101656359885251_522686536_o

Quel est le budget moyen pour pouvoir participer à ce rallye ?

Elsa : Pour s’inscrire au rallye, il faut compter autour de 3 000 euros, c’est le prix de base. Cependant, il peut y avoir de grandes différences de budget entre les équipages, en fonction du prix d’achat de la 4L et des connaissances en mécanique : soit il faut payer un mécanicien pour la remettre en état, soit on est capable de le faire par nous-mêmes.

Alexandre : Je dirais que le budget moyen total oscille entre 7 000 et 8 000 euros. Pour la 4L, il faut compter à peu près 2 000 euros. Les gros sponsors, plutôt des entreprises locales dans notre cas, ont représenté à peu près 70% de notre budget. Le reste est venu de notre entourage (familles, amis).

Elsa : On a fait toutes sortes d’activités pour trouver des fonds : des brocantes, des emballages cadeaux, une tombola à Sciences Po, du crowdfunding (ndlr : financement participatif en ligne), une soirée. On a eu des dons d’équipements sportifs et de fournitures scolaires par des lycées partenaires et des étudiants. On a reçu également un don financier de l’association de Sciences Po Elikya.

Comment avez-vous trouvé la voiture ?

Elsa : L’été dernier, une connaissance de ma grand-mère nous a vendu sa voiture qui avait déjà participé au 4L Trophy, à deux reprises, mais celle-ci n’avait pas roulé depuis bientôt deux ans. L’avantage, c’est qu’elle était presque prête pour le départ, déjà peinte.

Alexandre : On a juste eu à rajouter le drapeau breton !

Comment la course se déroule-t-elle concrètement ?

Alexandre : Il y a six étapes durant le parcours. On doit relier différents points et le but de la course est de faire le moins de kilomètres possible. La nuit, on dort en bivouac avec les autres équipages, sauf lors de la dernière épreuve qu’on appelle « le marathon ». On a deux jours pour rejoindre Marrakech. C’est donc à nous de gérer notre temps, on peut dormir où on veut. Nous, on a fait un feu de bois avec quatre autres équipages, on était à côté des canyons. C’était magnifique.

Elsa : Il faut savoir aussi que sur le nombre de nuits passées au bivouac, trois se sont déroulées au même endroit. Chaque jour, on faisait donc des boucles différentes. On a un roadbook (carnet de navigation) qui nous indique le chemin avec des flèches et des symboles, et une boussole qu’on a d’ailleurs cassée dès le premier jour, heureusement remplacée par nos amis suisses.

12498997_1101656346551919_1375404630_n

Au niveau de l’organisation, qu’est-ce qui est mis en place en cas de problème sur la route ?

Alexandre : Dans le désert, il n’y a pas de réseau, donc pas de téléphone. On dispose de deux fusées de détresse, mais on ne peut les utiliser qu’en cas de danger absolu. Sinon, on a un triangle lumineux à poser sur le toit de la voiture en cas de panne. Les mécaniciens du rallye, ou même les autres équipages, viennent nous aider.

Elsa : Il y a aussi un hélicoptère pour surveiller les voitures. Une fois, des amis ont traversé la frontière algérienne par erreur. Ils ont vite été rattrapés par les organisateurs !

Avez-vous dû suivre une formation en mécanique avant de partir ?

Elsa : Non, on n’y connaissait pas grand-chose, à part avoir lu le manuel d’utilisation de la 4L.

Alexandre : On a appris sur le tas. On a même beaucoup appris pendant le rallye. En même temps, vu qu’on partait de zéro, ce n’était pas difficile !

Avez-vous eu des moments plus difficiles pendant le trajet ?

Elsa : Oui, j’ai eu des moments où je n’en pouvais plus. Une fois, on a dû faire un trajet de nuit, je n’étais pas sereine. Les routes étaient petites, on ne voyait rien, il y avait des virages en pente. Les organisateurs voulaient qu’on respecte bien le timing imposé, donc il nous est arrivé de rouler dix heures dans la même journée, à cause d’un retard au début du parcours. Mais, en moyenne, une étape dure entre six et sept heures.

Alexandre : Cette année, le parcours était plus sportif, les étapes plus compliquées, avec notamment des passages avec beaucoup de sables et de cailloux. Mais ça fait partie de l’aventure.

Elsa : Et puis, on sait qu’on n’est jamais vraiment perdus. Il y a des mécaniciens, des gens qui nous surveillent. On n’est pas vraiment seuls. Il y a aussi tous les autres équipages sur la route, donc beaucoup d’entraide entre nous. On n’est pas du tout dans un esprit de compétition.

Alexandre : Il y a des paysages de fou et une bonne ambiance, cela fait relativiser les moments plus difficiles ou les couacs d’organisation.

Qu’avez-vous ressenti au moment de franchir la ligne d’arrivée ?

Alexandre : Du soulagement et de la fierté d’être arrivés jusqu’au bout, après un an de travail sur ce projet.

Elsa : Oui, on était soulagés parce qu’on avait eu des problèmes avec la voiture pendant les deux jours de route du marathon. Rationnellement, j’étais donc contente d’être arrivée pour que les mécaniciens puissent vérifier et réparer la voiture, avant qu’on ne reparte pour la France. Mais j’étais triste aussi que le rallye soit terminé.

Racontez-nous un de vos meilleurs souvenirs durant la course.

Alexandre : Un soir, il y a eu un embouteillage à cause d’un bac à sable (sable trop « mou » pour pouvoir avancer avec la voiture), il y avait presque 300 4L bloquées sur la route. On est restés là presque trois heures. Du coup, on est tous sortis pour prendre l’apéro, faire des jeux, s’amuser. Puis il a commencé à faire nuit. Le coucher de soleil, sur la dune, en plein désert, c’était magnifique.

Elsa : Le plus épique qu’il nous est arrivé, c’est quand la 4L ne démarrait plus à cause d’un problème d’arrivée d’essence. On s’était arrêtés et… impossible de redémarrer ! On a dû la pousser dans les montagnes, dans la descente du col de Tichka. C’était assez drôle.

12516108_1101656353218585_1138555220_n

Le 4L Trophy n’est pas seulement une course d’orientation, mais également un projet humanitaire. Le rallye est en lien avec l’association « Les enfants du désert » depuis dix ans. Quel est votre rôle pendant ce voyage ?

Alexandre : « Les enfants du désert » est une association implantée au Maroc, elle est en lien avec dix-sept autres associations là-bas, dans lesquelles elle redistribue nos dons. En moyenne, chaque équipage apporte 50kg de dons. Cette année, on nous a demandé d’apporter deux sacs scolaires complets (avec fournitures) et un sac de sport. On peut aussi faire un don financier supplémentaire. Cette année, je crois qu’ils ont reçu près de 25 000 euros pour la construction d’écoles et 50 tonnes de matériel scolaire.

Elsa : La première journée, on a une remise des dons, on a pu passer un peu de temps avec les enfants. Plus tard pendant le parcours, 40 équipages sélectionnés à l’avance sur dossier ont eu le droit de participer à une autre remise de dons dans une école de la région au lieu d’une étape.

Le rallye essuie parfois quelques critiques, notamment pour son empreinte écologique et sa logique commerciale. Que regard portez-vous sur ces avis après votre expérience ?

Alexandre : C’est vrai que je suis un peu réservé sur l’organisation du voyage, l’inscription est plutôt chère et je trouve qu’on s’éloigne un peu de la philosophie de base du projet, par sa dimension et sa médiatisation de plus en plus importante. Maintenant, ça devient plus un grand rassemblement étudiant qu’un projet humanitaire. C’est organisé par une agence de voyage, par exemple. Mais ça reste une course humanitaire, et même si on sait qu’il y a du business derrière, je ne regrette pas d’y avoir participé.

Elsa : Certains peuvent s’opposer au principe du rallye d’un point de vue écologique, ce que je comprends. Mais ça n’efface pas le projet humanitaire. Je pense même que c’est la différence notable de ce rallye, puisqu’il a un côté utile. Le rallye du 4L Trophy regroupe l’idée du voyage, de l’action humanitaire, de la course automobile : je pense que tout le monde peut s’y retrouver.

12527846_1101656333218587_796610040_n

Quels conseils pourriez-vous donner à ceux qui souhaitent s’inscrire pour l’édition 2017 ?

Alexandre : De prendre une 4L GTL (version plus puissante que notre TL) et de changer les pneus avant de partir, car ceux d’origines sont petits et plus difficiles à trouver en cas de crevaison. Au niveau du budget, il ne faut pas négliger l’entourage et démarcher sa famille, le réseau est très important.

Elsa : C’est bien d’être en lien avec une école ou un collège également, au niveau des dons scolaires. La préparation du projet est longue donc je pense qu’il faut commencer la recherche de sponsors avant l’été. Alors, oui, ça demande beaucoup de temps, mais c’est un projet qui tient forcément à cœur donc on y consacre le plus de temps possible, ça fait aussi partie de l’aventure.

La 4L est l’élément phare de votre traversée, comment décririez-vous la vôtre en un seul mot ?

Elsa : Une battante !

Alexandre : Ma chère et tendre…

Propos recueillis par Florie Cotenceau et Lauriane Perrigault

Zoom sur la politique turque

Démocratique ou autoritaire, religieuse ou laïque, moderne ou traditionnelle, la Turquie aura fait – et fait encore – débat au sein des relations internationales. Au 1er novembre, les élections législatives anticipées, dues à l’incapacité de créer un gouvernement de coalition, ont renforcé le pouvoir de celui qu’on ne présente plus : Recep Tayyip Erdoğan.

12333192_1038776809506540_470079682_o

En juin 2015, la politique turque a connu un tournant dans son histoire. Le HDP, le parti pro-kurde, a dépassé la barre fatidique des 10%, ce qui lui a permis d’entrer dans le Parlement en tant que groupe politique. En 13 ans de pouvoir jamais l’ancien Premier ministre, aujourd’hui président de la République, n’avait essuyé un tel échec politique, de surcroît son premier. En effet, pour la première fois depuis 2002, l’AKP (le parti au pouvoir) n’a pas obtenu la majorité absolue habituelle. Face à lui, son éternel rival, le CHP (parti traditionnel d’Atatürk), le MHP (parti nationaliste) et le HDP (parti pro-kurde). Sans majorité, le pouvoir politique doit créer un gouvernement de coalition, mais l’opération est vite rendue impossible par l’absence de coopération entre ces familles politiques.

Le 1er novembre, les Turcs sont donc appelés à retourner aux urnes pour des élections anticipées. Avec un taux de participation proche de 85 %, le parti de l’AKP en sort plus que renforcé. Il a obtenu près de 49.5% des suffrages, soit près de 10% de plus qu’en juin dernier. Et alors que le CHP se maintient autour des résultats de juin, le HDP et le MHP essuient le plus gros revers. Le parti de gauche pro-kurde qui avait obtenu 80 sièges en juin (13% des suffrages) dépasse tout juste le seuil électoral avec 10,7% des voix, soit 59 sièges. Le MHP, par l’absence totale d’électeurs dans le sud est du pays (Kurdistan turc), ne se voit octroyé, quant à lui, que 40 députés.

En remportant la majorité absolue, l’AKP est assuré de conserver le pouvoir jusqu’aux prochaines élections prévues en 2019. Un projet de réforme de la Constitution semble ainsi de plus en plus d’actualité. L’objectif de l’AKP est de renforcer les prérogatives présidentielles, le pouvoir exécutif résidant encore essentiellement entre les mains du Premier ministre, Ahmet Davutoğlu. Pour autant, les 317 sièges acquis ne suffiront pas. Pour porter à terme le projet de révision constitutionnel, le président doit recevoir le soutien d’au moins 367 députés, sur les 550 de l’Assemblée nationale, et d’au moins 330 pour soumettre la question au référendum.

11301385_1038776816173206_651272526_n

Face à ces évolutions politiques, une étudiante turque de l’IEP (qui a préféré rester anonyme) nous livre ses impressions sur la politique de son pays.

Pourquoi le pouvoir politique a-t-il décidé de faire des élections anticipées après celles de juin ?

En juin dernier, Erdoğan a perdu les élections, l’obligeant ainsi à établir une coalition. Non seulement le parti d’Erdoğan (l’AKP) était réticent devant cette nécessité, mais le parti nationaliste (MHP) l’était également, puisque la coalition aurait intégré le parti pro-kurde (HDP) et se serait alors vu obligée de négocier avec ce dernier. Le HDP et le CHP (parti traditionnel d’Atatürk) étaient, quant à eux, plutôt favorables pour former une coalition, car cela leur aurait permis de peser sur la scène politique. Devant l’impossible accord de tous les partis, il a finalement été décidé de se référer à la Constitution qui prévoit la convocation de nouvelles élections ; ce n’est donc pas Erdoğan qui les a décidées, comme on peut souvent l’entendre.

Que penses-tu des résultats de ces nouvelles élections ?

J’ai été très surprise par ces résultats car je ne pensais pas qu’autant d’électeurs du MHP allaient se tourner vers l’AKP. Cela s’explique sûrement par le fait qu’ils ne voulaient pas du HDP au Parlement. En ce qui le concerne le HDP, il a également perdu beaucoup de voix, mais il est plus complexe de savoir vers quel parti se sont tournés ses votants, notamment du fait de la pluralité des idées politiques au sein du parti kurde.

Les Kurdes devraient-ils avoir plus de place au sein du pouvoir politique ?

Personnellement, je suis contente de les voir au Parlement. Avant, les députés kurdes étaient indépendants. Aujourd’hui, ils forment enfin un groupe parlementaire. Cependant, ces élections de novembre leur ont apporté moins de voix qu’en juin, où ils avaient obtenu 13% des suffrages. Ce score était sûrement dû à « l’après Gezi » (mouvement protestataire de 2013), qui avait permis la politisation d’un plus grand nombre de personnes, notamment des jeunes. Ainsi, en juin, les votes pour HDP n’étaient pas seulement destinés à régler la problématique kurde mais, surtout, à entrer en contestation contre la politique menée par l’AKP. Par ailleurs, le HDP a pour but d’unifier le peuple et propose des idées assez libérales en faveur du droit des femmes, LGBT, ou encore des minorités ; idées auxquelles les Turcs ont apporté leur adhésion en juin dernier.

On a accusé Erdoğan d’avoir profité du « climat de peur » naissant au sein de la société turque, notamment après les attentats à Suruç et à Ankara, pour gagner ces élections. Qu’est-ce que tu en penses ?

Peu après les élections de juin, le chaos, notamment dû à différents attentats, s’est accru et Erdoğan en a profité, ce que je déplore. Mais Erdoğan est très doué pour orienter le vote du peuple.

Pour autant, le fait que personne n’ait revendiqué les attentats laisse place à de nombreuses interprétations. La plus répandue est celle qui accuse le groupe Etat islamique d’être les responsables des attentats. Ces attaques seraient donc une sorte de « mise en garde » contre la politique étrangère d’Erdoğan, notamment après l’entrée de la Turquie dans la coalition internationale qui lutte contre le groupe terroriste. Ils n’ont pas revendiqué les attentats. Mais ça ne veut pas dire qu’ils n’en sont pas les commanditaires.

Que penses-tu de la politique qu’adopte Erdoğan face à la crise syrienne ?

On a accueilli énormément de réfugiés, environ 2 millions, et je soutiens cette politique d’ouverture. Je pense que participer à la coalition internationale contre le groupe Etat islamique se justifie, mais je ne crois pas que soutenir une intervention contre Bachar el-Assad soit une bonne chose. Nous avons suffisamment de problèmes en Turquie, qu’il faut régler en priorité, même s’ils sont peut-être en lien avec la politique syrienne.

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (2002), la religion a-t-elle pris plus de place qu’auparavant ?

Bien sûr ! Le fait que les écoles religieuses où on enseigne l’islam se soient fortement développées est un exemple parmi d’autres. On peut aussi noter qu’Erdoğan et d’autres hommes politiques utilisent dans leurs discours de plus en plus d’expressions religieuses, comme « hamdulillah ». Cependant, je ne considère pas le voile comme une preuve du retour du religieux. Erdoğan a autorisé le voile à l’université et dans les lycées publics (comme les imam hatip) pour récupérer des voix certes, mais ce n’est pas forcément une « mauvaise politique ». L’interdiction du voile dans les sphères publiques était peut-être « trop forte » au temps d’Atatürk (fondateur de la république turque). Cette décision a finalement été perçue comme une mesure assez libérale, dans le sens où chacun a le droit d’exercer librement sa religion. Aussi, il ne faut pas voir dans l’AKP le seul parti turc vraiment religieux ; le HDP a lui aussi des candidates voilées, tout en étant par ailleurs très opposé à l’AKP.

Trouves-tu que les jeunes sont plus politisés en Turquie qu’en France ?

En Turquie, clairement. Chez nous, la politique intérieure est un sujet très courant, dont les jeunes discutent énormément, et les Turcs ont un attachement beaucoup plus fort aux partis politiques, sans forcément y être adhérents. Les signes d’appartenance à des partis politiques existent (couleur, symbole) même si, aujourd’hui, on les utilise moins qu’auparavant. Cependant, je trouve que les Français s’intéressent plus à la politique étrangère que ne le font les Turcs.

Quelles sont tes impressions sur la façon dont les médias français traitent la Turquie / Erdoğan ?

Je pense que la presse française simplifie trop les faits. Par exemple, elle oppose les Kurdes et les Turcs, comme s’il y avait une division en deux blocs dans notre société. Alors qu’au sein de chaque communauté, il existe des idées politiques très divergentes. Aussi, sur les sites internet, on peut voir que la Turquie est classée dans la rubrique « Moyen-Orient ». Or, géographiquement, on pourrait tout aussi bien être considérés comme appartenant à l’Europe ou à l’Asie. Par ailleurs, certains pensent que la Turquie est un pays arabe. Non, elle ne l’est pas et c’est embêtant de se voir rattacher à ces pays car, même si des influences arabes ont existé, elles ne sont plus trop d’actualité, et les Turcs ne se disent pas arabes. Aussi, associer les évènements du parc Gezi à une continuité des révolutions arabes n’est, à mon avis, pas pertinent. Nous sommes différents sur de nombreux points.

Florie Cotenceau & Lise-Ella Llanso

12333695_1038776812839873_737371627_o

L’attentat qui a touché Ankara le 10 octobre 2015 s’inscrit dans un contexte de violences et de divisions de la société turque. A quatre jours des élections législatives, retour sur cet événement tragique.

 

 

Turquie attentats

« La paix va gagner ! « , une affiche à la mémoire des victimes dans une rue du quartier de Beşiktaş, à Istanbul.

 

Secoué par la mort d’au moins 97 personnes rassemblées en faveur de la paix et choqué par l’attentat le plus dramatique depuis la création de la République de Turquie, le pays semble renouer avec les heures les sombres de sa jeune histoire.

Il est difficile pour un expatrié de prendre véritablement conscience de l’ampleur de l’événement et du sentiment que peut éprouver le peuple turc à cet instant. Un mélange de colère et de tristesse se mêle probablement à la peur, à la méfiance et aux nombreuses interrogations que pose cet attentat.

Mon regard sur ce désastre national changea lorsque l’une de mes enseignantes arriva pour faire son cours. Il était 14h, ce lundi 12 octobre, deuxième jour du deuil national décrété par le gouvernement, lorsqu’elle entra dans une salle inhabituellement clairsemée. Ses yeux en disaient long sur son état de fatigue. Visiblement très affectée, elle débuta, cherchant ses mots et se tenant la tête : « I will try to introduce the events of this weekend ». Il n’était pas vraiment surprenant d’évoquer l’attentat d’Ankara, mais l’émotion qu’elle transmit à son auditoire, incita à l’écoute, au débat et à la prise de conscience.

Beaucoup de Turcs, ici à Istanbul, avaient des connaissances aux abords de la gare d’Ankara le jour de l’attentat. Certains ont perdu des proches. Tous s’interrogent et s’inquiètent pour l’avenir de leur pays. Comment la Turquie a pu en arriver à un tel climat de tensions et de violences ? Les éléments de réponse ne manquent pas.

Des événements similaires tels que le Pogrom d’Istanbul contre la minorité grecque en 1955, le massacre de Taksim Square le 1er Mai 1977 ou le massacre de Marash contre les populations alévies en 1978, un élément commun ressort : jamais les coupables directement impliqués n’ont été retrouvés et surtout condamnés ! Le pays s’est inscrit dans un cycle de non-sanction. Les nombreuses enquêtes ont donné peu de réponses, ne laissant aux Turcs que des rumeurs et autres suppositions allant d’actions de certaines factions des services secrets turcs à l’intervention de la CIA.

Il est encore trop tôt pour désigner les responsables de l’attentat d’Ankara, même si la piste Daesh semble se préciser. Toujours est-il que l’enquête sera menée par une police elle-même mise en cause pour son attitude lors de l’attentat et ses interventions virulentes lors des récentes manifestations, notamment en 2013.

L’escalade de violences n’en finit plus depuis le début de l’année 2015. En 4 mois, plus de 700 personnes sont mortes (dont environ 200 civils) à cause des attentats et des bombardements dans le sud-est du pays. D’abord à Diyarbakir, le 5 juin, lors d’un meeting du HDP (Parti Démocratique des Peuples, pro-kurdes. Puis à Suruç le 20 juillet, avec 33 morts. Le pays s’est depuis enfoncé dans une vague de violence et d’instabilité politique. Aucune majorité n’ayant pu se dessiner lors du scrutin du 7 juin, un gouvernement intermédiaire dirige actuellement le pays.

C’est dans ce contexte que les élections législatives du 1er novembre se préparent. Les pressions politiques sont nombreuses, la censure bien réelle (les journaux d’opposition sont interdits, des journalistes arrêtés), les partis politiques s’envoient des fleurs, les réseaux sociaux sont régulièrement ralentis et les manifestations pour la paix prennent position contre le gouvernement. Difficile alors de voter sereinement.

Alors qu’en France le débat tourne autour du chômage et de la situation économique et sociale, les problématiques sont tout autres en Turquie. Le débat politique s’oriente autour de deux enjeux essentiels pour la société turque : l’identité et la religion. Ce pays qui n’a pas un siècle, encore marqué par les coups d’état militaires, est à la recherche de sa propre identité. D’où la continuité du conflit kurde depuis les années 1990 : les kurdes revendiquent la création de leur propre Etat, le Kurdistan ; les plus modérés demandent une reconnaissance de leur identité ethnique. La question religieuse, elle, ne cesse de gagner en importance depuis l’arrivée au pouvoir du conservateur Recep Tayyip Erdoğan, qui cherche à renforcer son pouvoir présidentiel selon une synthèse jugée « islamo-nationaliste ».

Cette période de turbulences ne s’arrête pas aux problèmes nationaux puisque la Turquie est un pays carrefour et stratégique. Le pays est directement touché par les crises et les conflits au Moyen-Orient, qui ne font qu’amplifier son instabilité. La Turquie est au cœur des relations diplomatiques dans la région avec la guerre civile en Syrie et joue un rôle majeur dans la coalition de l’OTAN menée par les Etats-Unis. S’y ajoutent le jeu trouble du président Erdogan contre l’Etat Islamique et l’afflux de réfugiés.

L’attentat du 10 octobre 2015 met en perspective les divisions de la société turque qui s’expriment dans la rue en cette période pré-électorale de plus en plus tendue. Les conservateurs pro-Erdogan favorables à un renforcement du régime présidentiel s’opposent à une partie de la société qui conteste l’autoritarisme du président et son attitude envers les djihadistes.

C’est dans cette complexité que l’on prend conscience de l’ampleur de la déstabilisation du pays que n’a fait qu’accentuer l’attentat d’Ankara. Enjeux politiques nationaux et problèmes régionaux sont infiniment liés. Le processus démocratique turc se trouve menacé par la dérive autocratique d’Erdogan, à laquelle s’ajoutent les aspirations kurdes et le chaos régional.

 

 

Valentin Guilbault, Turquie

Ankara, Kemal et la barbe

On la dit disgracieuse, ennuyeuse, peu excitante. Voire on n’en dit rien du tout. Ankara n’est pas une ville faite pour faire rêver. Pourtant cette grande méconnue sait se montrer attractive. Au-delà du béton, découverte d’une mal-aimée.

 

Une cité sans charme

 

« Vous allez à Ankara ? Ah oui c’est très… grand ». J’ai entendu ce genre de propos pendant six mois avant mon départ. Rien de bien rassurant. Sur Internet on ne trouve que peu de photos de la capitale de la Turquie et dans l’imaginaire collectif, elle est pratiquement inconnue, au contraire d’Istanbul ou Izmir. Cerise sur le gâteau, les différents guides de voyage que je me suis procurés sur la Turquie la classent comme « pas indispensable » voire « à éviter ». Et pourtant je dois y vivre.

 

Me voilà donc débarquant pratiquement dans l’inconnu en septembre à l’aéroport. D’emblée mes camarades turcs sont perplexes : « T’as choisi volontairement de venir ici ? Parce que tu sais, Ankara c’est pas particulièrement joli ». Sur ce point, un semestre sur place m’a permis de le constater : non, Ankara n’est pas belle. Remarquez qu’elle n’est pas laide non plus. Elle est juste terriblement banale. Le dépaysement offert par les grands buildings et les blocs de béton s’estompe très rapidement. On est en Anatolie comme on pourrait être n’importe où sur le globe. Rajoutez à cela l’immensité de la ville – près de cinq millions d’habitants – et Ankara devient vite étouffante, presque oppressante.

 

La raison de ce style moderne si impersonnel tient à l’histoire de la ville. A l’origine une petite cité de producteurs de laine, Ankara est devenu du jour au lendemain la capitale de la nouvelle République de Turquie en 1923. L’arrivé de l’appareil bureaucratique a entraîné la Photo Ankara, Kemal et la barbe - Louis Chrétien, Ankara, Turquienécessité pour la ville de se développer et de se moderniser à grande vitesse. De cette époque Ankara a retenu un nom : celui de Mustafa Kemal Atatürk. Fondateur de la République, héros national, un véritable culte de la personnalité s’est construit autour de lui. Dans les quartiers très animés du centre, impossible d’échapper à ses portraits affichés dans les rues, sur les immeubles. Les commerces et restaurants en ont trois ou quatre photos par pièce, sa signature s’affiche sur les voitures et des drapeaux turcs ornés de son visage sont accrochés aux fenêtres. L’amour que les Turcs portent à Kemal est inimaginable en France. Il est encore plus fort à Ankara qui lui doit sa situation actuelle de capitale. D’ailleurs l’un des (rares) monuments ankariotes n’est autre que son imposant mausolée qui surplombe la ville. La capitale si paisible vue de loin est en fait un bouillonnement perpétuel dans une société turque qui bouge.

 

La bataille de la barbe

 

On a beau avoir une presse muselée par le pouvoir, on ne peut pas empêcher le débat politique de s’immiscer dans les conversations, dans la rue, au café, à l’université et même dans des lieux plutôt inattendus autour de sujets anodins. Prenons Ilhan Cavcav. Le président du club de foot de Gençlerbirliği est en colère. Il supporte mal de voir ses joueurs s’afficher avec une barbe. « Alors quoi, on est dans un lycée religieux ? » s’insurge-t-il. Désormais les joueurs barbus se verront infliger l’équivalent de 9 000 € d’amende par l’excentrique président. L’affaire fait bien rire les Turcs, barbus ou non, religieux ou laïcs, mais illustre le clivage latent entre les deux. D’un côté un camp laïc, plutôt représenté par les classes moyennes et supérieures, de gauche et sensible à l’occidentalisation de la société turque, et de l’autre un camp religieux composé de classes populaires, attaché aux valeurs traditionnelles et porté par le Parti de la justice et du développement (AKP), actuellement au pouvoir. Entre les deux, deux visions de société s’affrontent et se confrontent selon que l’on écoute de la musique traditionnelle ou de la pop, que l’on boive de l’ayran (boisson au yaourt) ou du rakı (sorte d’anisette).

 

Mais quid des Ankariotes ? Qui peut bien être assez fou pour vivre ici ? Un habitant de l’ouest de la Turquie me confiait récemment son dégoût pour cette ville, préférant s’enfuir à la vue d’une voiture immatriculée à Ankara. C’est un fait, les Turcs n’aiment que bien peu cette capitale dénuée de magie et ses habitants réputés froids, malpolis, vulgaires. Ankara a beau être une capitale, elle n’est pas habituée à voir des étrangers. Comme si elle préférait vivre cachée, repliée sur elle-même. Pourtant, il suffit de pousser un peu la porte pour découvrir une véritable chaleur humaine qu’on ne pourrait pas soupçonner à la vue de ces immenses boulevards et centres commerciaux. Surtout une véritable fierté d’être d’Ankara. Un camarade de fac me confiait récemment : « On peut dire que c’est moche, qu’il n’y a pas la mer, mais quand je pars en vacances, au bout de quelques jours la ville commence à me manquer, ses rues, ses montagnes… » Ils ont beau râler, les Ankariotes préféreront toujours leur froid sibérien à la pluie d’Istanbul. Et tant pis pour le Bosphore.

 

Louis Chrétien

Ankara, Turquie

Gwenn Lebreton, Emirats Arabes Unis

 

« Tu es prête à porter le voile ? ». Petit sourire en coin.

Cette question, récurrente à l’annonce de mon départ pour huit mois aux Émirats arabes unis, fait état de l’ignorance quant au statut des femmes dans le richissime État du Golfe, souvent confondu avec son voisin l’Arabie Saoudite. Car non, le port du voile n’est pas obligatoire et les Emiriennes sont même le principal vecteur de mutation du pays créé il y a seulement quarante ans, en 1971.

Dans une région où partout le droit des femmes est bafoué, les Émirats arabes unis en ont fait les ambassadrices d’un possible changement. On les retrouve au sommet de l’État avec pas moins de 9 députées, 4 ministres et 4 ambassadrices : le pays détient le record de femmes leaders et expertes dans le monde arabe. Comme le rappelle François-Aïssa Touazi, ancien conseiller Moyen-Orient au ministère des Affaires Étrangères, « les femmes ont toujours été très influentes au sein de la famille, de la tribu, et maintenant elles le deviennent au sein de la société ». Le pouvoir a vite compris que dans un pays où les Émiriens ne représentent que 10% de la population, il fallait être pragmatique et impliquer les femmes dans le processus de modernisation afin de rendre viable le développement. (suite…)