Les Décloîtrés

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Coup d’État pour certains, dérives autoritaires pour les autres, la sixième puissance économique européenne est en pleine crise politique. Le 13 janvier dernier, l’Union Européenne a lancé une procédure inédite de surveillance du respect de l’État de droit, suite à deux réformes controversées prises par le nouveau gouvernement conservateur. De son côté, la Pologne accuse Bruxelles de remettre en cause un Parlement démocratiquement élu. Une crise politique qui semble mettre en lumière une crise identitaire plus profonde, touchant toute l’Europe.

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Le 25 octobre dernier, le parti Droit et Justice (Psi) de l’ancien premier ministre, Jaroslaw Kaczynski, remporte les législatives avec 38 % des voix, offrant au parti conservateur et nationaliste une majorité absolue au Parlement. Les libéraux centristes de la Plateforme civique (PO), au pouvoir depuis 2007, n’ont obtenu que 24,09 % des voix. Quant à la gauche, son score, qui n’atteint pas le seuil d’éligibilité de 8%, lui ferme les portes du Parlement. Pour la première fois depuis la fin du communisme (1989), le pays n’est dirigé que par un seul parti.

Cependant, parmi les mesures de « re-polinisation » annoncées durant la campagne, deux réformes sont pointées du doigt par la Commission européenne. Le 24 décembre, une loi adoptée par l’Assemblée via une procédure accélérée modifie le fonctionnement du tribunal constitutionnel et son système de vote à majorité. Cinq nouveaux juges sont également nommés par le gouvernement. Le 30 décembre, une seconde loi vient réformer les médias publics, jugés « trop libéraux » et portant des valeurs « anti-polonaises ». La nouvelle loi prévoit, par exemple, la nomination des dirigeants des médias publics par le ministère du trésor.

A la suite de ces réformes, des milliers de polonais sont descendus dans la rue à plusieurs reprises pour « défendre la démocratie ». Dans la vidéo ci-dessous, filmé lors d’un rassemblement à Cracovie, on peut les entendre chanter « On est en Pologne, pas à Budapest ! », en référence à Viktor Orbán, le premier ministre hongrois, qui mène une politique de plus en plus autoritaire depuis son arrivé au pouvoir en 2010. Avec Jaroslaw Kaczynski, les deux hommes apparaissent comme des nationaux radicaux, contre « la démocratie libérale » à l’occidentale. Par ailleurs, la procédure de surveillance inédite de l’Union Européenne a été inventée en 2014, en conséquence des dérives autoritaires orchestrées par Viktor Orbán. Cette procédure de sauvegarde de l’État de droit met en place un dialogue entre la Commission et l’État concerné. Des recommandations sont alors émises par l’Union. En cas de refus, la sanction peut aller jusqu’à suspendre le droit de vote du pays lors des sommets et réunions ministérielles. Mais la Pologne est encore loin de ce cas de figure. Le pays s’est défendu devant le Parlement européen, le 19 janvier, par le biais de la première ministre, Beata Szydlo. Elle a tenu à défendre ces réformes qu’elle estime répondre aux critères d’impartialité et de neutralité européens. Le débat est lancé.

Cette crise politique révèle un climat européen de plus en plus tendu. L’Europe, déchirée sur la question de l’accueil des réfugiés depuis quelques mois, ne laisse pas la Pologne en reste. L’élection du parti conservateur au pouvoir est un exemple parmi les autres de la crise identitaire qui touche de nombreux pays européens, une crise accentuée par la crise économique.

Anaïs, étudiante française en sociologie, a posé ses valises à Cracovie en septembre dernier dans le cadre d’une année Erasmus. Ces derniers mois, de nombreuses manifestations anti-immigration se sont déroulées sur tout le territoire. « La première à laquelle j’ai assisté était à Varsovie. J’étais en voyage dans la capitale polonaise. Je n’avais pas prévu de me retrouver en plein cœur d’une manifestation. C’était le 12 septembre 2015, les journaux annonçaient dès le lendemain 30 000 manifestants, » explique-t-elle, « En majorité, dans la foule, des hommes portant des panneaux avec des pays, comme l’Allemagne et la France, rayés. Ce fut ma première expérience du nationalisme polonais. »

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De retour à Cracovie, les rassemblements se font moins importants, de l’ordre de 200 à 300 personnes, mais le climat de tensions est toujours présent et le discours politique clairement orienté vers la menace islamiste.

« Une fois, un professeur polonais nous a expliqué que les immigrés chrétiens peuvent être accueillis en Pologne car ils partagent la même culture, ce qui n’est pas le cas des immigrés musulmans. Il expliquait que ces derniers ne pourraient s’intégrer à la société et agiraient comme en France, c’est à dire, en refusant d’apprendre la langue, de respecter les lois polonaises et en se regroupant dans des quartiers. Je suis intervenue pour lui faire remarquer que les musulmans en France étaient majoritairement français, qu’ils parlaient donc notre langue, et que, s’ils vivaient dans les mêmes quartiers, c’était dû à un manque de revenu et donc un problème social. Le professeur a trouvé ma remarque … amusante. »

Des propos, certes minoritaires, mais qui touchent également les populations plus jeunes, les étudiants polonais, par exemple.

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« Un Erasmus français m’a raconté avoir discuté avec une Polonaise, étudiante en ingénierie. Lorsqu’il lui a dit qu’il souhaitait apprendre l’arabe, elle lui a répondu qu’en effet,  »il fallait connaître son ennemi pour mieux le vaincre ». L’immigration musulmane en Pologne est très faible. L’image qu’ils se font de cette religion est donc influencée par celle qu’ils voient dans les médias… On aurait probablement pu répondre à cette étudiante qu’il est surtout préférable de connaître ses voisins, avant d’en faire ses ennemis. »

Florie Cotenceau

Joyeux Noël ! 圣诞节愉快 !

Un matin froid d’hiver, le sac à dos bouclé, je suis partie des rues illuminées de Pékin pour voyager sur les rails chinoises. Voyager en décembre en Chine, c’est découvrir des manières étonnantes de célébrer Noël.

Il peut paraître paradoxal de fêter Noël en Chine puisque la grande majorité des Chinois ne sont pas chrétiens. Pourtant, la Chine est bel et bien l’atelier du Père Noël : les usines chinoises fabriquent 75 % des jouets vendus en Occident, 75% des objets de décorations de Noël et 80 % des sapins artificiels. La vision que nous avons de la Chine se résume trop souvent à celle-ci, celle de l’atelier du monde. Cette vision est très réductrice…

Elle oublie les quelques millions de chrétiens du pays qui illuminent leurs maisons de lanternes de papiers et se rendent dans les églises pour la messe de Noël. Elle ignore l’exportation de Noël en Chine qui, encore méconnu il y a 20 ans, est désormais un véritable phénomène de société.

Les « Dun Che Lao Ren - 蹲车老人» (Pères Noël) et les « arbres de lumière » décorés de petites lanternes se sont progressivement installés dans les centres commerciaux des grandes villes. Lors de ma visite à Guangzhou, grande ville du Canton à la culture consumériste développée, c’est cette célébration de la version commerciale de Noël qui m’a frappée.

Puis, arrivée à Hong-Kong, ville à la croisée de l’Orient et de l’Occident, Noël m’est aussi apparu comme un moyen de marquer une certaine attirance pour l’occident. Je garde d’ailleurs en mémoire une blague de mon amie hongkongaise à ce sujet : « Le Père Noël arrive dans le ciel chinois. A cause de la pollution, il tousse, s’évanouit et tombe au sol. Et comme il n’est pas très communiste, personne n’ose l’aider à se relever. »

J’ai ensuite découvert à l’ouest du pays une Chine plus authentique. Je me suis arrêtée à Guilin -桂林 -, ville connue pour ses magnifiques rizières.

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Cet univers magique m’a permis de réaliser que la Chine a également ses propres traditions le soir de Noël. La dénomination de Noël en mandarin est « Ping an Ye » dont la traduction littérale est « nuit de la paix ». Comme le mot pomme « pingguo » ressemble au mot paix « ping an », la coutume est de partager des pommes entre amis pour se porter chance.

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Et j’ai passé un réveillon incroyable à écouter des chants locaux près du lac des pagodes de la Lune et du Soleil, symboles de la ville…

Marion Hébert

Pour en savoir plus sur la Chine, allez visiter le site du module projet Au delà de la muraille.

Zoom sur la politique turque

Démocratique ou autoritaire, religieuse ou laïque, moderne ou traditionnelle, la Turquie aura fait – et fait encore – débat au sein des relations internationales. Au 1er novembre, les élections législatives anticipées, dues à l’incapacité de créer un gouvernement de coalition, ont renforcé le pouvoir de celui qu’on ne présente plus : Recep Tayyip Erdoğan.

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En juin 2015, la politique turque a connu un tournant dans son histoire. Le HDP, le parti pro-kurde, a dépassé la barre fatidique des 10%, ce qui lui a permis d’entrer dans le Parlement en tant que groupe politique. En 13 ans de pouvoir jamais l’ancien Premier ministre, aujourd’hui président de la République, n’avait essuyé un tel échec politique, de surcroît son premier. En effet, pour la première fois depuis 2002, l’AKP (le parti au pouvoir) n’a pas obtenu la majorité absolue habituelle. Face à lui, son éternel rival, le CHP (parti traditionnel d’Atatürk), le MHP (parti nationaliste) et le HDP (parti pro-kurde). Sans majorité, le pouvoir politique doit créer un gouvernement de coalition, mais l’opération est vite rendue impossible par l’absence de coopération entre ces familles politiques.

Le 1er novembre, les Turcs sont donc appelés à retourner aux urnes pour des élections anticipées. Avec un taux de participation proche de 85 %, le parti de l’AKP en sort plus que renforcé. Il a obtenu près de 49.5% des suffrages, soit près de 10% de plus qu’en juin dernier. Et alors que le CHP se maintient autour des résultats de juin, le HDP et le MHP essuient le plus gros revers. Le parti de gauche pro-kurde qui avait obtenu 80 sièges en juin (13% des suffrages) dépasse tout juste le seuil électoral avec 10,7% des voix, soit 59 sièges. Le MHP, par l’absence totale d’électeurs dans le sud est du pays (Kurdistan turc), ne se voit octroyé, quant à lui, que 40 députés.

En remportant la majorité absolue, l’AKP est assuré de conserver le pouvoir jusqu’aux prochaines élections prévues en 2019. Un projet de réforme de la Constitution semble ainsi de plus en plus d’actualité. L’objectif de l’AKP est de renforcer les prérogatives présidentielles, le pouvoir exécutif résidant encore essentiellement entre les mains du Premier ministre, Ahmet Davutoğlu. Pour autant, les 317 sièges acquis ne suffiront pas. Pour porter à terme le projet de révision constitutionnel, le président doit recevoir le soutien d’au moins 367 députés, sur les 550 de l’Assemblée nationale, et d’au moins 330 pour soumettre la question au référendum.

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Face à ces évolutions politiques, une étudiante turque de l’IEP (qui a préféré rester anonyme) nous livre ses impressions sur la politique de son pays.

Pourquoi le pouvoir politique a-t-il décidé de faire des élections anticipées après celles de juin ?

En juin dernier, Erdoğan a perdu les élections, l’obligeant ainsi à établir une coalition. Non seulement le parti d’Erdoğan (l’AKP) était réticent devant cette nécessité, mais le parti nationaliste (MHP) l’était également, puisque la coalition aurait intégré le parti pro-kurde (HDP) et se serait alors vu obligée de négocier avec ce dernier. Le HDP et le CHP (parti traditionnel d’Atatürk) étaient, quant à eux, plutôt favorables pour former une coalition, car cela leur aurait permis de peser sur la scène politique. Devant l’impossible accord de tous les partis, il a finalement été décidé de se référer à la Constitution qui prévoit la convocation de nouvelles élections ; ce n’est donc pas Erdoğan qui les a décidées, comme on peut souvent l’entendre.

Que penses-tu des résultats de ces nouvelles élections ?

J’ai été très surprise par ces résultats car je ne pensais pas qu’autant d’électeurs du MHP allaient se tourner vers l’AKP. Cela s’explique sûrement par le fait qu’ils ne voulaient pas du HDP au Parlement. En ce qui le concerne le HDP, il a également perdu beaucoup de voix, mais il est plus complexe de savoir vers quel parti se sont tournés ses votants, notamment du fait de la pluralité des idées politiques au sein du parti kurde.

Les Kurdes devraient-ils avoir plus de place au sein du pouvoir politique ?

Personnellement, je suis contente de les voir au Parlement. Avant, les députés kurdes étaient indépendants. Aujourd’hui, ils forment enfin un groupe parlementaire. Cependant, ces élections de novembre leur ont apporté moins de voix qu’en juin, où ils avaient obtenu 13% des suffrages. Ce score était sûrement dû à « l’après Gezi » (mouvement protestataire de 2013), qui avait permis la politisation d’un plus grand nombre de personnes, notamment des jeunes. Ainsi, en juin, les votes pour HDP n’étaient pas seulement destinés à régler la problématique kurde mais, surtout, à entrer en contestation contre la politique menée par l’AKP. Par ailleurs, le HDP a pour but d’unifier le peuple et propose des idées assez libérales en faveur du droit des femmes, LGBT, ou encore des minorités ; idées auxquelles les Turcs ont apporté leur adhésion en juin dernier.

On a accusé Erdoğan d’avoir profité du « climat de peur » naissant au sein de la société turque, notamment après les attentats à Suruç et à Ankara, pour gagner ces élections. Qu’est-ce que tu en penses ?

Peu après les élections de juin, le chaos, notamment dû à différents attentats, s’est accru et Erdoğan en a profité, ce que je déplore. Mais Erdoğan est très doué pour orienter le vote du peuple.

Pour autant, le fait que personne n’ait revendiqué les attentats laisse place à de nombreuses interprétations. La plus répandue est celle qui accuse le groupe Etat islamique d’être les responsables des attentats. Ces attaques seraient donc une sorte de « mise en garde » contre la politique étrangère d’Erdoğan, notamment après l’entrée de la Turquie dans la coalition internationale qui lutte contre le groupe terroriste. Ils n’ont pas revendiqué les attentats. Mais ça ne veut pas dire qu’ils n’en sont pas les commanditaires.

Que penses-tu de la politique qu’adopte Erdoğan face à la crise syrienne ?

On a accueilli énormément de réfugiés, environ 2 millions, et je soutiens cette politique d’ouverture. Je pense que participer à la coalition internationale contre le groupe Etat islamique se justifie, mais je ne crois pas que soutenir une intervention contre Bachar el-Assad soit une bonne chose. Nous avons suffisamment de problèmes en Turquie, qu’il faut régler en priorité, même s’ils sont peut-être en lien avec la politique syrienne.

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (2002), la religion a-t-elle pris plus de place qu’auparavant ?

Bien sûr ! Le fait que les écoles religieuses où on enseigne l’islam se soient fortement développées est un exemple parmi d’autres. On peut aussi noter qu’Erdoğan et d’autres hommes politiques utilisent dans leurs discours de plus en plus d’expressions religieuses, comme « hamdulillah ». Cependant, je ne considère pas le voile comme une preuve du retour du religieux. Erdoğan a autorisé le voile à l’université et dans les lycées publics (comme les imam hatip) pour récupérer des voix certes, mais ce n’est pas forcément une « mauvaise politique ». L’interdiction du voile dans les sphères publiques était peut-être « trop forte » au temps d’Atatürk (fondateur de la république turque). Cette décision a finalement été perçue comme une mesure assez libérale, dans le sens où chacun a le droit d’exercer librement sa religion. Aussi, il ne faut pas voir dans l’AKP le seul parti turc vraiment religieux ; le HDP a lui aussi des candidates voilées, tout en étant par ailleurs très opposé à l’AKP.

Trouves-tu que les jeunes sont plus politisés en Turquie qu’en France ?

En Turquie, clairement. Chez nous, la politique intérieure est un sujet très courant, dont les jeunes discutent énormément, et les Turcs ont un attachement beaucoup plus fort aux partis politiques, sans forcément y être adhérents. Les signes d’appartenance à des partis politiques existent (couleur, symbole) même si, aujourd’hui, on les utilise moins qu’auparavant. Cependant, je trouve que les Français s’intéressent plus à la politique étrangère que ne le font les Turcs.

Quelles sont tes impressions sur la façon dont les médias français traitent la Turquie / Erdoğan ?

Je pense que la presse française simplifie trop les faits. Par exemple, elle oppose les Kurdes et les Turcs, comme s’il y avait une division en deux blocs dans notre société. Alors qu’au sein de chaque communauté, il existe des idées politiques très divergentes. Aussi, sur les sites internet, on peut voir que la Turquie est classée dans la rubrique « Moyen-Orient ». Or, géographiquement, on pourrait tout aussi bien être considérés comme appartenant à l’Europe ou à l’Asie. Par ailleurs, certains pensent que la Turquie est un pays arabe. Non, elle ne l’est pas et c’est embêtant de se voir rattacher à ces pays car, même si des influences arabes ont existé, elles ne sont plus trop d’actualité, et les Turcs ne se disent pas arabes. Aussi, associer les évènements du parc Gezi à une continuité des révolutions arabes n’est, à mon avis, pas pertinent. Nous sommes différents sur de nombreux points.

Florie Cotenceau & Lise-Ella Llanso

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En signant Narcos, la série la plus cokée de l’année, Netflix a aussi signé un de ses plus beaux succès. Mais en revenant sur les origines du narcotrafic colombien, la série a aussi fantasmé de nombreuses réalités. Alors pour faire le point sur le trafic d’hier et d’aujourd’hui, les Décloitrés ont demandé à Vincent, encore à Bogotá il y a quelques mois, ses impressions sur la série.

Elle est le symbole d’une mondialisation qui ne dit pas son nom. Et pourtant on l’associe sans peine à de nombreuses régions du globe : le Mexique, le Japon, le sud de l’Italie. Partout où les mafias et les cartels s’installent, elle les suit. Et dans ce trafic à échelle planétaire, il est un nom qui a fini tristement par en devenir l’incarnation : Colombie. Peut-être car c’est là qu’elle a suscité les violences les plus spectaculaires, du moins les premières. Plus sûrement car c’est là, à l’époque des grands cartels, que ses barons ont commencé à faire valoir leur présence à tous les niveaux de la société. Tantôt poudre d’ange, tantôt dame blanche ou Lady Dust, les noms passent mais elle, elle reste, et jamais ne change la violence dont son trafic fait l’objet. En Colombie, on la nomme simplement, avec quatre lettres : la coca.

Au moment où l’on prend conscience dans l’opinion publique mondiale du poids des cartels, de leur militarisation, et d’une violence qui va toujours crescendo, il était évident que le cinéma, les séries, les romans de gare, etc. s’emparent du sujet comme autrefois de la cocaïne. De Pulp Fiction au Loup de Wall-Street, de Requiem for a Dream à Scarface, la poudre blanche était devenue l’un des attributs les plus ambivalents de la pop culture : un symbole de la malavita et un tabou malgré tout. Mais on a longtemps oublié qu’il n’y avait pas de coke sans cartel et crime organisé. La mafia que F. F. Coppola a inventée a désormais fait son temps…

D’où Narcos. Et évidemment pour une première saison, Pablo Escobar servait à merveille le propos de José Padilha : raconter les trafiquants de coke et leur histoire, des origines colombiennes aux cartels mexicains. Toutefois, en prenant ses libertés avec les faits réels dont il s’inspire, et en hésitant en permanence entre fiction et série documentaire, J. Padilha donne à voir une Colombie factice, réduite à la merci des narcotrafiquants et à accepter le soutien express des Etats-Unis.

Vincent a passé son année en Colombie, à l’université de Bogotá. Il a accepté de nous parler de Narcos, du tournage auquel il a participé comme figurant et de ce qu’il sait du trafic de cocaïne en Colombie.

 

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Crédit photo : Vincent Nagot

Tu as participé au tournage de Narcos. Comment est-ce que tu as pris connaissance du tournage ? Est-ce que tu peux nous le raconter brièvement ?

Je rentrais du sport, et il y avait un tournage dans mon quartier à ce moment-là, la scène du kidnapping de la sœur Ochoa. J’avais entendu dire qu’il y avait possibilité de participer, surtout pour les étudiants et les étrangers. Je me suis renseigné et j’ai eu un entretien avec un responsable. On m’a rappelé un mois après.

J’ai tourné trois fois avec eux. La première, c’était au ministère de l’environnement où ils tournaient les scènes à l’ambassade américaine. J’ai joué un militaire colombien, mais au final on ne me voit pas. La seconde était deux jours après. Je jouais un visiteur lambda pour une scène dans un hôpital colombien, maquillé en hôpital de Miami. Et la troisième fois, je les ai rappelés car j’avais besoin d’argent et les journées de tournage étaient bien payées. J’ai joué un pilote d’avion pour une scène qui n’est pas restée au montage. C’était vraiment cool. On tournait dans un aéroport militaire et nous n’étions que deux figurants à jouer des pilotes. Le réalisateur était vraiment sympa avec nous. Il nous guidait pour jouer.

 

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Crédit photo : Vincent Nagot

Et le narcotrafic en Colombie ? Comment est-ce qu’on vit au jour le jour avec ? Perçoit-on l’omniprésence de la cocaïne ?

En fait, la coke est invisible au départ, quand on n’a pas l’œil. C’est après qu’on apprend à la repérer. Elle est facilement accessible en fait. C’est assez fréquent qu’on t’en propose surtout quand tu es étudiant et étranger. On apprend vite à reconnaître les personnes cokées. D’ailleurs en soirée, au début, ça peut faire bizarre quand on parle de Coca. Les gens ne pensent pas à la boisson mais à la cocaïne, et ça peut créer des quiproquos.

Après, il n’y avait pas de tabou. Même si c’est extrêmement pesant pour les Colombiens car ils sont mal vus en Amérique latine à cause de ça, et ailleurs dans le monde. Ils sont exaspérés par les clichés. Mais sur place, j’étais dans un milieu plutôt aisé et on en parlait comme ça. Dans les milieux plus pauvres confrontés directement à la violence du trafic, j’imagine que c’est plus tabou. Les cartels le sont davantage encore.

Comment s’organise la lutte contre les cartels et le trafic ? Est-ce qu’on assiste à un combat contre les pratiques d’échange de la drogue ?

De ce que j’ai vu à Bogota, la lutte est surtout concentrée sur les petits dealers indépendants, lorsqu’ils sont pris en flagrant délit. Les contrôles se font au faciès, au sens vestimentaire : les styles rappeur, etc. Mais c’est surtout pour faire de la démonstration. Je n’ai pas vu de saisie ou de grande opération. Un prof nous avait expliqué que les policiers ont parfois des informations sur des plus gros trafics, mais qu’ils ne vont pas se lancer dans des opérations qui pourraient leur porter des préjudices personnels. Les grands cartels ont disparu mais il existe toujours ce que le gouvernement colombien appelle des BACRIM, des bandes criminelles qui agissent à plus petite échelle.

(Ndlr : Les grands cartels font référence aux années 80 et au début des années 90 lorsque se sont succédés les cartels de Medellin, dirigé par Pablo Escobar, et de Cali, dirigé par Pacho Herrera, au contrôle d’une grande partie du narcotrafic colombien. Depuis les monopoles n’ont pas été reconstitués.)

Qu’as-tu pensé de la série Narcos ?

J’ai beaucoup aimé la série. On y accroche pas mal. Après, d’un point de vue historique, elle diffuse avant tout une version américaine de l’histoire de Colombie. J’ai lu un article dessus et j’en ai parlé un peu avec des amis. Les Colombiens ont parfois pu se sentir dépossédés de leur histoire à cause de la simplification de la situation opérée par la série.

C’était une époque où la représentation de l’Etat colombien sur le territoire était difficile et souvent illusoire dans des régions reculées, difficiles d’accès et marquées par de fortes identités locales. Les services publics basiques n’étaient pas toujours assurés dans les campagnes ou dans les régions éloignées. Et les lois faites par le gouvernement avaient souvent du mal à être respectées. Cette contextualisation n’est pas faite, il me semble, dans la série.

Ensuite, Narcos occulte presque totalement la présence des groupes guérilleristes ou celle des groupes paramilitaires d’extrême droite. Là encore, la série simplifie l’hétérogénéité de ces mouvements. Le seul mouvement guerrilleriste évoqué est celui du M-19, présenté comme une guérilla rurale, dans la jungle, alors qu’elle était plus urbaine. Il y a aussi les FARC dont la série ne parle pas ou ELN (Ejército de Liberación Nacional, pour Armée de Libération Nationale. Ndlr)

 

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Crédit photo : Vincent Nagot

Comment penses-tu que les Colombiens ont réagi en entendant parler de la série ou en la voyant ? Par rapport à ce passé qui est encore récent ?

Déjà, les acteurs ne sont pas colombiens et pour eux, ça se voit. (L’acteur qui joue Pablo Escobar (Wagner Moura) est brésilien par exemple. Ndlr) Même si les dialogues reprennent beaucoup d’expressions de là-bas, c’est comme si pour nous la série était doublée avec l’accent québécois.

Pablo Escobar n’a plus l’image qu’il avait à l’époque, celle de Robin des Bois, de héros des pauvres, mais sa richesse personnelle nourrit encore pas mal de fantasmes, comme sa gestion du cartel de Medellin. Il le dirigeait comme une véritable entreprise, avec un grand sens de l’innovation.

A côté de ça, la société, elle, vit encore à travers le traumatisme de cette époque, qui a été très dure. Je sais par exemple que la femme et les enfants d’un de mes voisins ont été kidnappés. Même si c’était lui qui était visé car il était très riche. Cela pouvait arriver fréquemment et dans tous les milieux. Ça a marqué les gens… Les Colombiens ont développé une défiance envers leurs compatriotes. Ils te disent « Fais attention là ! », etc. Ils ont une mauvaise image d’eux-mêmes. Est-ce que ça vient du trafic de drogue ou de l’histoire de la Colombie en général, assez violente et marquée par plusieurs guerres civiles ? Je ne saurais dire.

C’est un vrai travail sur la citoyenneté qu’il faudrait entreprendre pour restaurer cette confiance qui est abîmée au quotidien par des incivilités. Un ancien maire de Bogotá avait lancé des mesures phares dans ce sens, en instaurant un couvre-feu à 2h, et des mimes pour apprendre aux gens à s’arrêter aux passages piétons.

 

Propos de Vincent Nagot, recueillis par Thomas Moysan

Happy but not scary Halloween !

Voilà déjà un mois que le Canada se pare de divers costumes pour célébrer Halloween. Des décorations toujours plus extravagantes fleurissent dans les jardins des maisons de campagne, des jardinets de la capitale fédérale, Ottawa. Voilà maintenant deux jours, que les Canadiens n’ont qu’un mot à la bouche « Halloween » pour les anglophones et « l’Halloween » pour les francophones. Car oui au Québec, on célèbre bien l’Halloween.

 

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Mais qu’est-ce qu’Halloween ? Bien que cette fête soit maintenant souvent attribuée aux Etats-Unis, elle vient pourtant de notre vieille Europe et de nos îles Anglo-Celtes (Grande-Bretagne, Irlande). Ce serait une relique de la fête de païenne de Samain qui marque le basculement dans une nouvelle année du calendrier celte. Je vais également vous mentionner une vieille croyance qui vient de chez nous, de Bretagne, célébrer l’Halloween le 31 octobre serait célébrer l’éveil des esprits des défunts durant cette nuit qui marque la veille de la Toussaint. Halloween s’est ensuite exportée sur le continent américain suite à la Grande famine d’Irlande, qui marqua l’arrivée de nombreux immigrants irlandais et écossais puis s’est popularisée dans le monde entier à partir du XXème siècle.
Tout cela pour vous dire qu’Halloween revêt différents sens selon ses origines.

Retour à Ottawa, nous sommes le 30 octobre, veille de l’Halloween et déjà on peut apercevoir à travers la ville Ottawa des jeunes (et moins jeunes) se balader déguisés. Squelettes, zombies, sorcières, fillette, superman, tout y passe. Des soirées spéciales sont données dans tous les bars de la ville.

Nous sommes le samedi 31 octobre, date enfin tant attendue de la soirée Halloween. Dans tous les lieux de la ville, jusqu’à même l’église Saint Brigid (St Brigid’s Church), une ancienne église catholique irlandaise construite en 1890. C’est vous dire l’ampleur de cette célébration de l’Halloween au Canada.

Alors oui, le Canada est certes un pays nord-américain frontalier des Etats-Unis qui restent moteurs dans la tradition et la célébration d’Halloween dans le monde mais notre Canada reste tout de même éloigné de cette tradition américaine. Certes, il y a plus de maisons décorées, plus de personnes qui se déguisent pour fêter Halloween, peut-être plus d’enfant qui descendent dans les rues clamant « Trick or treat » pour ramasser des bonbons. Mais il reste que la grande majorité des maisons de la capitale canadienne n’était pas décorées.

 

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Oui, Halloween est plus célébré au Canada qu’en France mais ici c’est un formidable prétexte pour faire la fête. Halloween, c’est l’occasion rêvée et unique chaque année de faire un scary-selfie !

Oui les bars, boites de nuit surfent sur la vague Halloween le mois précédent la nuit du 31 octobre, à gros coup de campagnes et d’événements sur les réseaux sociaux. La grande distribution arbore des bacs entiers de citrouilles, potimarrons à l’entrée de ses magasins et les boutiques aussi décorent généralement leur vitrine pour attirer l’œil du consommateur. Il reste que la plupart du temps, les décorations ne font preuve d’aucune originalité, on retrouve toujours les mêmes rubans « Caution » sur toutes les maisons, les mêmes toiles d’araignées, les mêmes squelettes. Mais ici on aime ça l’Halloween.

Célébrer Halloween ce n’est pas que se déguiser de sorte à effrayer son entourage au Canada. Non, maintenant il faut être sexy ! Si bien que, dans les boites d’Ottawa, on a plus vu des cowgirls, des policières, des supportrices, des licornes toutes sexy que de d’effrayantes sorcières, zombies, fantômes et squelettes. Du côté des hommes, les déguisements sont autres mais vous pouvez être un sheriff, Superman, un pingouin, un marsupilami, un Télétubbies… A vous de choisir. Halloween reste l’occasion en cette fin d’année où les jours raccourcissent de rigoler et de passer une soirée pas comme les autres en attendant Noël.

En somme, fêter Halloween au Canada est l’occasion parfaite pour sortir avec ses amis dans une boite ou un bar. Le déguisement est de rigueur mais sa version effrayante tend à disparaitre. Halloween serait-t-elle une « fête » sans âme ? Ou peut-être son âme est-elle réincarnée par les un fantôme arpentant les rues le 31 octobre ?

 

Par Lucie Watson, Canada

L’attentat qui a touché Ankara le 10 octobre 2015 s’inscrit dans un contexte de violences et de divisions de la société turque. A quatre jours des élections législatives, retour sur cet événement tragique.

 

 

Turquie attentats

« La paix va gagner ! « , une affiche à la mémoire des victimes dans une rue du quartier de Beşiktaş, à Istanbul.

 

Secoué par la mort d’au moins 97 personnes rassemblées en faveur de la paix et choqué par l’attentat le plus dramatique depuis la création de la République de Turquie, le pays semble renouer avec les heures les sombres de sa jeune histoire.

Il est difficile pour un expatrié de prendre véritablement conscience de l’ampleur de l’événement et du sentiment que peut éprouver le peuple turc à cet instant. Un mélange de colère et de tristesse se mêle probablement à la peur, à la méfiance et aux nombreuses interrogations que pose cet attentat.

Mon regard sur ce désastre national changea lorsque l’une de mes enseignantes arriva pour faire son cours. Il était 14h, ce lundi 12 octobre, deuxième jour du deuil national décrété par le gouvernement, lorsqu’elle entra dans une salle inhabituellement clairsemée. Ses yeux en disaient long sur son état de fatigue. Visiblement très affectée, elle débuta, cherchant ses mots et se tenant la tête : « I will try to introduce the events of this weekend ». Il n’était pas vraiment surprenant d’évoquer l’attentat d’Ankara, mais l’émotion qu’elle transmit à son auditoire, incita à l’écoute, au débat et à la prise de conscience.

Beaucoup de Turcs, ici à Istanbul, avaient des connaissances aux abords de la gare d’Ankara le jour de l’attentat. Certains ont perdu des proches. Tous s’interrogent et s’inquiètent pour l’avenir de leur pays. Comment la Turquie a pu en arriver à un tel climat de tensions et de violences ? Les éléments de réponse ne manquent pas.

Des événements similaires tels que le Pogrom d’Istanbul contre la minorité grecque en 1955, le massacre de Taksim Square le 1er Mai 1977 ou le massacre de Marash contre les populations alévies en 1978, un élément commun ressort : jamais les coupables directement impliqués n’ont été retrouvés et surtout condamnés ! Le pays s’est inscrit dans un cycle de non-sanction. Les nombreuses enquêtes ont donné peu de réponses, ne laissant aux Turcs que des rumeurs et autres suppositions allant d’actions de certaines factions des services secrets turcs à l’intervention de la CIA.

Il est encore trop tôt pour désigner les responsables de l’attentat d’Ankara, même si la piste Daesh semble se préciser. Toujours est-il que l’enquête sera menée par une police elle-même mise en cause pour son attitude lors de l’attentat et ses interventions virulentes lors des récentes manifestations, notamment en 2013.

L’escalade de violences n’en finit plus depuis le début de l’année 2015. En 4 mois, plus de 700 personnes sont mortes (dont environ 200 civils) à cause des attentats et des bombardements dans le sud-est du pays. D’abord à Diyarbakir, le 5 juin, lors d’un meeting du HDP (Parti Démocratique des Peuples, pro-kurdes. Puis à Suruç le 20 juillet, avec 33 morts. Le pays s’est depuis enfoncé dans une vague de violence et d’instabilité politique. Aucune majorité n’ayant pu se dessiner lors du scrutin du 7 juin, un gouvernement intermédiaire dirige actuellement le pays.

C’est dans ce contexte que les élections législatives du 1er novembre se préparent. Les pressions politiques sont nombreuses, la censure bien réelle (les journaux d’opposition sont interdits, des journalistes arrêtés), les partis politiques s’envoient des fleurs, les réseaux sociaux sont régulièrement ralentis et les manifestations pour la paix prennent position contre le gouvernement. Difficile alors de voter sereinement.

Alors qu’en France le débat tourne autour du chômage et de la situation économique et sociale, les problématiques sont tout autres en Turquie. Le débat politique s’oriente autour de deux enjeux essentiels pour la société turque : l’identité et la religion. Ce pays qui n’a pas un siècle, encore marqué par les coups d’état militaires, est à la recherche de sa propre identité. D’où la continuité du conflit kurde depuis les années 1990 : les kurdes revendiquent la création de leur propre Etat, le Kurdistan ; les plus modérés demandent une reconnaissance de leur identité ethnique. La question religieuse, elle, ne cesse de gagner en importance depuis l’arrivée au pouvoir du conservateur Recep Tayyip Erdoğan, qui cherche à renforcer son pouvoir présidentiel selon une synthèse jugée « islamo-nationaliste ».

Cette période de turbulences ne s’arrête pas aux problèmes nationaux puisque la Turquie est un pays carrefour et stratégique. Le pays est directement touché par les crises et les conflits au Moyen-Orient, qui ne font qu’amplifier son instabilité. La Turquie est au cœur des relations diplomatiques dans la région avec la guerre civile en Syrie et joue un rôle majeur dans la coalition de l’OTAN menée par les Etats-Unis. S’y ajoutent le jeu trouble du président Erdogan contre l’Etat Islamique et l’afflux de réfugiés.

L’attentat du 10 octobre 2015 met en perspective les divisions de la société turque qui s’expriment dans la rue en cette période pré-électorale de plus en plus tendue. Les conservateurs pro-Erdogan favorables à un renforcement du régime présidentiel s’opposent à une partie de la société qui conteste l’autoritarisme du président et son attitude envers les djihadistes.

C’est dans cette complexité que l’on prend conscience de l’ampleur de la déstabilisation du pays que n’a fait qu’accentuer l’attentat d’Ankara. Enjeux politiques nationaux et problèmes régionaux sont infiniment liés. Le processus démocratique turc se trouve menacé par la dérive autocratique d’Erdogan, à laquelle s’ajoutent les aspirations kurdes et le chaos régional.

 

 

Valentin Guilbault, Turquie

Au pays des chiens de traîneaux

Par Lauriane Perrigault & Florie Cotenceau

Canada. Moins 15 degrés Celsius. Nous sommes en décembre 2014 et je pars à la découverte du Grand Nord de la province québécoise. Équipée de quatre à cinq couches de vêtements et de trois paires de chaussettes (l’intérêt étant de survivre au voyage), je m’apprête à traverser des kilomètres de neige. Mon transport ? Les chiens de traîneaux.

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Tout périple en neige commence dans une pourvoirie. Il s’agit d’un établissement offrant des services et équipements nécessaires à la pratique de la chasse, de la pêche, du trappage (capture d’animaux sauvages à l’aide de piège), et bien entendu, des voyages en chiens de traîneaux, dit « traîneaux à chiens » en québécois. Nous nous rendons dans le chenil, il comporte pas moins de 76 chiens. Les animaux sont en extérieur car ils sont des habitués du grand froid, ils sont donc à l’aise entre – 5 et – 20 degrés. Au-dessus de 0 degré, il fait trop chaud pour ces braves bêtes, en dessous de moins 30, ils ressentent (enfin) le froid.

Le guide répartit ensuite les traîneaux en fonction de la corpulence et de la taille des personnes. Ceci fait, nous avons la lourde tâche d’aller chercher les chiens dans leur niche. Nous devons les faire avancer en les faisant tenir sur leurs pattes arrière pour ne pas qu’ils s’échappent, car lorsqu’ils comprennent qu’ils partent en balade, ils sont vraiment très excités ! Une fois tous les chiens installés – un traîneau comprenant de 6 à 9 chiens – nous nous élançons. Dans ce voyage au Grand Nord, nous sommes 6 traîneaux (chacun comportant deux personnes) à faire le trajet ensemble. Je partage le mien avec une de mes amies : Alina. En troisième position, les ennuis ne tardent pas à arriver. Les chiens de traîneaux de celui de derrière rattrapent les miens et les cordes s’emmêlent les unes aux autres. Il est donc très difficile d’arrêter son traîneau pour les démêler, le seul frein possible étant notre voix et ce sont souvent les chiens qui ont le dernier mot. Pour ajouter une complication, le « musher » (le conducteur) ne peut pas descendre de son traîneau car il fait contrepoids. Par chance, les chiens de mon traîneau ont finalement accéléré et les cordes se sont démêlées sans problème.

Le trajet continue et on apprend doucement à se stabiliser sur les traîneaux. Par exemple, pour tourner, on doit bien le faire ralentir pour ne pas se renverser. Concernant la direction, pas de volant, juste un cri différent suivant le chemin voulu. « Ah » pour la gauche, « Tchi » pour la droite.

Petit moment de répit avant que n’intervienne une « situation d’urgence » pour le traîneau qui ouvre la voie. Un chien a eu peur d’un ruisseau et a fait stopper brutalement tout l’équipage. Diane, la passagère, doit tirer les chiens pour les faire traverser le ruisseau. Une tâche ardue quand on imagine neuf chiens bien décidés à ne pas avancer. Le deuxième groupe rattrape alors le premier, les cordes s’emmêlent, et me voilà qui arrive dans le tas avec mon traîneau. Tout va très vite et je me retrouve les boots dans le ruisseau. Le risque de « bataille » est alors très grand. En effet, les chiens peuvent être très « friendly » (doux et affectueux) avec l’homme mais très agressifs et dangereux entre eux. Ils peuvent se battre à mort s’il l’un d’eux ne se soumet pas au dominant, c’est la raison pour laquelle les chiens sont toujours attachés. En règle générale, ils ne se battent pas lorsqu’ils courent ou pendant la nuit. Hors, en pleine journée et avec trois traîneaux à l’arrêt, nous risquons une bataille entre plus d’une vingtaine de chiens. Et, alors que les cordes sont toujours emmêlées et que le guide appelle des renforts à coup de « situation urgente !  » dans son talkie walkie, l’un des chiens attrape un autre au cou. Le sang coule sur la neige et j’essaie de mettre un coup de pied pour les séparer. Une solution qui peut sembler excessive mais tous les coups sont permis pour arrêter des chiens prêts à se battre jusqu’à la mort. Enfin, le dominant relâche l’autre husky. Celui-ci a dû se soumettre.

Mon traîneau repart en tête de cortège une fois le drame évité. Il fait sombre car la lune éclaire peu (rappelons qu’il est seulement 16 heures) et je n’ai clairement aucune idée d’où aller. Les chiens commencent à fatiguer. Je dois faire de la « trottinette », c’est-à-dire, laisser un pied sur le traîneau et pousser avec le second pour les aider à avancer. Pas question de s’emmêler de nouveau avec le traîneau de derrière !

Le guide nous crie « gauche et droite » à la fois ! Traduction : lorsque l’on voit un abri à gauche, il faut tourner à droite. Du moins, c’est ce que nous supposons. Cela s’avère être la bonne direction. Ouf ! La fin du trajet se termine dans un refuge. Première tâche, détacher les chiens de traîneaux et les accrocher à des arbres où des chaînes sont prévues. Ils vont passer la nuit dehors sans problème. Un repas bien mérité s’impose, à base de morceaux de viande glacé (pour les chiens évidemment). Il faut veiller à ce que chacun ait le sien, pour éviter de les exciter. Pour nous, direction le refuge. Il y fait 8 degrés à l’intérieur et les toilettes sèches sont à l’extérieur. Heureusement, un poêle va rapidement faire augmenter la température, celle-ci monte à 27 degrés après (seulement) quatre heures. Au milieu du parc des Appalaches, on entend des hurlements proches de ceux des loups. Un bon repas nous a été apporté en motoneige et on profite de ce moment pour se reposer de la première journée bien mouvementée.

Deuxième journée. Réveil à 7h30 avec les courbatures de la veille au niveau des bras à force d’avoir retenu les chiens sur une douzaine de kilomètres ! On repart sur les traîneaux. Je fais toujours équipe avec Alina mais six de nos chiens roux sont échangés par des chiens au poil noir et blanc. On voit donc le « checkeur » partir à regret pour un autre troupeau. Le « checkeur » est le surnom que l’on avait donné à l’un de nos chiens de l’arrière du traîneau qui se retournait sans cesse pour vérifier qu’on les suivait.

Nouveau départ. La piste est bien plus enneigée que la veille. Nouvelle embûche autour d’un virage à droite. Le traîneau se prend dans une souche d’arbre recouverte par la neige. On s’arrête brusquement. Faisant contrepoids, je ne peux pas quitter mon poste. Le fils du guide vient m’aider, et je ne vois pas le traîneau repartir. N’étant plus dessus, je cours et saute pour le rattraper. C’est reparti ! À la moitié du trajet, je passe de « musher » à passagère. Les sensations sont très différentes, la vitesse et les secousses paraissant bien plus effrayantes mais la vue est sublime ! Preuves à l’appui.

Photo article traineauxx

La politique, casse-tête argentin

Vous ne comprenez rien à l’échiquier politique en Argentine ? Les Argentins à qui j’ai demandé quelques éclaircissements non plus. Derrière l’agitation et l’apparente politisation qui entoure la première étape des élections, une grande confusion règne.

La plata, elecciones argentinas

À une cinquantaine de kilomètres au sud de Buenos Aires, le long du Río de La Plata, s’étend une curiosité portuaire et quadrillée aux 700 000 âmes : La Plata, siège du gouvernement provincial. Avant d’apercevoir la pancarte de bienvenue qui tangue (« Bienvenidos a La Plata »), les quelques chiens errants et les maisons de fortune aux portes de la ville, l’heure de route qui la sépare de Buenos Aires offre un premier panorama mirobolant de l’Argentine : s’amoncellent sur plusieurs centaines de mètres bidonvilles et cabanes rudimentaires, boue ocre et enfants pieds nus. Les matériaux récupérés jonchent le sol dans une espèce de pêle-mêle improbable.

Quelques affiches font surface. Scioli (Frente Para la Victoria, péroniste de gauche) ou Macri (Propuesta Republicana, libéral-conservateur), candidats aux présidentielles d’octobre 2015, y dévoilent leur plus beau sourire en grand format. Les slogans font écho à leurs dents blanches ; il est question de l’avenir du pays, de promesses abstraites, de changement ou de continuité. Macri et Scioli sourient aux électeurs qui défilent à toute vitesse sur la route nationale 1 ; et je me demande ce qu’en pensent les enfants qui courent pieds nus, pieds nus dans la boue couleur ocre.

Au centre de La Plata, la course pour la Casa Rosada, palais présidentiel argentin, se fait plus féroce. À chaque coin de rue, des bénévoles précipitent dans les mains des passants des dépliants aux teintes guévaristes, péronistes de gauche ou de droite, libérales, radicales… Les démarches téléphoniques et les prospectus, dans les boîtes aux lettres comme sur les pavés, inondent les Argentins ; les murs sont parsemés de tags en tout genre, de l’éloge à l’insulte. La surenchère à la visibilité donne le tournis. La Plata s’agite au rythme de la campagne électorale, qui ne concerne pas seulement les présidentielles, mais aussi le renouvellement de la moitié de la Chambre des députés, du tiers du Sénat, des parlements régionaux, des gouverneurs et des représentants au Mercosur. Devant le Pasaje Dardo Rocha (centre culturel), des hommes en costume regardent d’un air perplexe une foule de manifestants pro-Scioli qui dansent et tambourinent au pied de l’édifice. Dans les facs, de larges draps accrochés sur les murs exhibent à coups de peinture des slogans souvent guévaristes ou du Frente de Izquierda (Front de Gauche).

La vie politique, d’apparence en ébullition, n’échappe pas à quelques paradoxes. Derrière les tracts, un point d’interrogation : les propositions concrètes des candidats se font rares et évasives. La communication semble tourner autour de deux axes. D’abord, la personnalité. Sur les affiches, un modèle particulier semble plaire ; celui de l’ancien sportif et entrepreneur aux yeux perçants et à la dentition des stars américaines, qui transmet à la fois une impression de proximité avec ses électeurs et de distance nécessaire aux grands dirigeants. Ensuite, la route que comptent prendre les candidats une fois élus. Continue-t-on dans la lignée de Kirchner ou rompons-nous avec l’héritage décennal de son parti ? La division entre continuité ou changement trace des voies si larges que le désir politique des candidats est de fédérer les électeurs dans une forme de compromis, d’unité conciliatrice, de carte blanche donnée à un leader ; plutôt que d’en séduire une fraction seulement par l’annonce de réformes précises.

Les journaux s’inscrivent pleinement dans ces paradoxes. Les sujets des articles des quotidiens La Nación, Pagina 12 ou encore Clarín, sont davantage tournés vers les stratégies des candidats que vers les scandales qui entourent ses élections. On y détaille le rôle des épouses et le passage obligatoire du baiser devant les caméras, les saillies de Macri et la réponse non moins acerbe du péroniste Scioli, l’itinéraire des candidats d’un bout à l’autre du pays et les poignées de main à tour de bras, les stratégies qui-compte-récupérer-les-voix-de-qui et les pronostics de vote.

Au fil des pages, entre deux photos de meeting et de doigts en V, quelques articles interpellent. Il s’agit des suites de l’affaire Nisman (le juge en charge de l’affaire Association Mutuelle Israëlo-Argentine retrouvé mort en janvier), des soupçons de corruption au sein des entreprises étatiques, du nombre de bulletins par bureau de vote, de la montée du narcotrafic dans le pays, de l’inflation à 30 % et du contexte de défiance vis-à-vis de la monnaie ; il s’agit entre autres des questions essentielles d’État de droit, d’indépendance de la justice, de démocratie, et de transparence des informations transmises par le gouvernement.

Samedi 8 août 2015, j’assiste à Buenos Aires à la veille des PASO (Primarias Abiertas, Simultáneas y Obligatorias ; Primaires Ouvertes, Simultanées et Obligatoires). Instaurées par la loi électorale de 2009, les PASO, première étape dans la course aux votes, permettent de déterminer au sein de listes établies quels candidats pourront concourir aux présidentielles d’octobre. Buenos Aires, la ville qui ne dort jamais, donne tout l’air de roupiller en cette soirée d’hiver. D’épais nuages couvrent la floraison de bâtiments hétéroclites et à l’alignement incohérent ; tandis que rares sont les passants qui frôlent les bordures des grandes avenues de la capitale. De quelques bars émane de la cumbia ou du reggaeton, mais les terrasses sont vides. Légalement, la vente d’alcool est interdite sur l’ensemble du pays lors de la veille des PASO à partir de 21h ; de même que tout sondage, enquête, forme de prosélytisme et grand rassemblement d’ordre musical, sportif ou politique est prohibé. Buenos Aires roupille ou bouillonne politiquement, je ne sais pas.

Le lendemain, la bataille électorale qui s’annonce la plus disputée depuis quelques décennies a avancé d’un premier pas en faveur du candidat péroniste, chouchou de l’actuelle présidente, Scioli. Devant les bureaux de vote organisés dans des édifices militaires, des secrétariats municipaux, et parfois des écoles, les électeurs ont défilé longuement, sous la pluie en trombes, avant d’insérer le bulletin de vote arborant l’un des visages souriants croisés tant de fois dans la rue. Scioli devance sans surprise ses adversaires ; mais se fait talonner de près (13% d’écart, c’est-à-dire peu en comparaison des élections précédentes) par son rival principal, le libéral-démocrate Macri. L’enjeu réside donc dans la probabilité d’un ballottage : si Scioli n’a pas la majorité absolue en octobre, un second tour sera organisé en novembre. En attendant, La Plata, dépouillée des affiches des primaires, s’apprête à revêtir les couleurs de ce qui a tout l’air d’un duel. Rendez-vous le 25 octobre pour savoir qui remplacera Kirchner aux mannes de l’État argentin.

Par Marianne Monfort, La Plata, Argentine.

Jules, Buenos Aires, Argentine

Photo article taux blue

En octobre 2015 auront lieux les élections présidentielles argentines, marquant la fin du kirchnérisme, après douze années dirigées respectivement par Nestor et Cristina. Ces élections font beaucoup parler les expatriés, qui redoutent la fin du taux de change dit blue. Ce système unique en Argentine permet d’échanger des monnaies étrangères contre du peso à un taux très avantageux, en profitant de la situation monétaire délicate du pays.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, commençons par un petit retour en arrière sur la situation. Après une crise en 2001, l’Argentine renégocie sa dette et ne peut plus se financer sur les marchés internationaux. Jusqu’à la fin des années 2000, les exportations agricoles et énergétiques permettent au pays de se financer sur l’excédent commercial. Mais la chute de la demande mondiale, notamment chinoise, provoque la fonte des réserves monétaire de l’État argentin, passant d’une cinquantaine de milliard de dollar en 2010 à une petite trentaine en 2013. (suite…)