Les Décloîtrés

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Coup d’État pour certains, dérives autoritaires pour les autres, la sixième puissance économique européenne est en pleine crise politique. Le 13 janvier dernier, l’Union Européenne a lancé une procédure inédite de surveillance du respect de l’État de droit, suite à deux réformes controversées prises par le nouveau gouvernement conservateur. De son côté, la Pologne accuse Bruxelles de remettre en cause un Parlement démocratiquement élu. Une crise politique qui semble mettre en lumière une crise identitaire plus profonde, touchant toute l’Europe.

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Le 25 octobre dernier, le parti Droit et Justice (Psi) de l’ancien premier ministre, Jaroslaw Kaczynski, remporte les législatives avec 38 % des voix, offrant au parti conservateur et nationaliste une majorité absolue au Parlement. Les libéraux centristes de la Plateforme civique (PO), au pouvoir depuis 2007, n’ont obtenu que 24,09 % des voix. Quant à la gauche, son score, qui n’atteint pas le seuil d’éligibilité de 8%, lui ferme les portes du Parlement. Pour la première fois depuis la fin du communisme (1989), le pays n’est dirigé que par un seul parti.

Cependant, parmi les mesures de « re-polinisation » annoncées durant la campagne, deux réformes sont pointées du doigt par la Commission européenne. Le 24 décembre, une loi adoptée par l’Assemblée via une procédure accélérée modifie le fonctionnement du tribunal constitutionnel et son système de vote à majorité. Cinq nouveaux juges sont également nommés par le gouvernement. Le 30 décembre, une seconde loi vient réformer les médias publics, jugés « trop libéraux » et portant des valeurs « anti-polonaises ». La nouvelle loi prévoit, par exemple, la nomination des dirigeants des médias publics par le ministère du trésor.

A la suite de ces réformes, des milliers de polonais sont descendus dans la rue à plusieurs reprises pour « défendre la démocratie ». Dans la vidéo ci-dessous, filmé lors d’un rassemblement à Cracovie, on peut les entendre chanter « On est en Pologne, pas à Budapest ! », en référence à Viktor Orbán, le premier ministre hongrois, qui mène une politique de plus en plus autoritaire depuis son arrivé au pouvoir en 2010. Avec Jaroslaw Kaczynski, les deux hommes apparaissent comme des nationaux radicaux, contre « la démocratie libérale » à l’occidentale. Par ailleurs, la procédure de surveillance inédite de l’Union Européenne a été inventée en 2014, en conséquence des dérives autoritaires orchestrées par Viktor Orbán. Cette procédure de sauvegarde de l’État de droit met en place un dialogue entre la Commission et l’État concerné. Des recommandations sont alors émises par l’Union. En cas de refus, la sanction peut aller jusqu’à suspendre le droit de vote du pays lors des sommets et réunions ministérielles. Mais la Pologne est encore loin de ce cas de figure. Le pays s’est défendu devant le Parlement européen, le 19 janvier, par le biais de la première ministre, Beata Szydlo. Elle a tenu à défendre ces réformes qu’elle estime répondre aux critères d’impartialité et de neutralité européens. Le débat est lancé.

Cette crise politique révèle un climat européen de plus en plus tendu. L’Europe, déchirée sur la question de l’accueil des réfugiés depuis quelques mois, ne laisse pas la Pologne en reste. L’élection du parti conservateur au pouvoir est un exemple parmi les autres de la crise identitaire qui touche de nombreux pays européens, une crise accentuée par la crise économique.

Anaïs, étudiante française en sociologie, a posé ses valises à Cracovie en septembre dernier dans le cadre d’une année Erasmus. Ces derniers mois, de nombreuses manifestations anti-immigration se sont déroulées sur tout le territoire. « La première à laquelle j’ai assisté était à Varsovie. J’étais en voyage dans la capitale polonaise. Je n’avais pas prévu de me retrouver en plein cœur d’une manifestation. C’était le 12 septembre 2015, les journaux annonçaient dès le lendemain 30 000 manifestants, » explique-t-elle, « En majorité, dans la foule, des hommes portant des panneaux avec des pays, comme l’Allemagne et la France, rayés. Ce fut ma première expérience du nationalisme polonais. »

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De retour à Cracovie, les rassemblements se font moins importants, de l’ordre de 200 à 300 personnes, mais le climat de tensions est toujours présent et le discours politique clairement orienté vers la menace islamiste.

« Une fois, un professeur polonais nous a expliqué que les immigrés chrétiens peuvent être accueillis en Pologne car ils partagent la même culture, ce qui n’est pas le cas des immigrés musulmans. Il expliquait que ces derniers ne pourraient s’intégrer à la société et agiraient comme en France, c’est à dire, en refusant d’apprendre la langue, de respecter les lois polonaises et en se regroupant dans des quartiers. Je suis intervenue pour lui faire remarquer que les musulmans en France étaient majoritairement français, qu’ils parlaient donc notre langue, et que, s’ils vivaient dans les mêmes quartiers, c’était dû à un manque de revenu et donc un problème social. Le professeur a trouvé ma remarque … amusante. »

Des propos, certes minoritaires, mais qui touchent également les populations plus jeunes, les étudiants polonais, par exemple.

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« Un Erasmus français m’a raconté avoir discuté avec une Polonaise, étudiante en ingénierie. Lorsqu’il lui a dit qu’il souhaitait apprendre l’arabe, elle lui a répondu qu’en effet,  »il fallait connaître son ennemi pour mieux le vaincre ». L’immigration musulmane en Pologne est très faible. L’image qu’ils se font de cette religion est donc influencée par celle qu’ils voient dans les médias… On aurait probablement pu répondre à cette étudiante qu’il est surtout préférable de connaître ses voisins, avant d’en faire ses ennemis. »

Florie Cotenceau

Joyeux Noël ! 圣诞节愉快 !

Un matin froid d’hiver, le sac à dos bouclé, je suis partie des rues illuminées de Pékin pour voyager sur les rails chinoises. Voyager en décembre en Chine, c’est découvrir des manières étonnantes de célébrer Noël.

Il peut paraître paradoxal de fêter Noël en Chine puisque la grande majorité des Chinois ne sont pas chrétiens. Pourtant, la Chine est bel et bien l’atelier du Père Noël : les usines chinoises fabriquent 75 % des jouets vendus en Occident, 75% des objets de décorations de Noël et 80 % des sapins artificiels. La vision que nous avons de la Chine se résume trop souvent à celle-ci, celle de l’atelier du monde. Cette vision est très réductrice…

Elle oublie les quelques millions de chrétiens du pays qui illuminent leurs maisons de lanternes de papiers et se rendent dans les églises pour la messe de Noël. Elle ignore l’exportation de Noël en Chine qui, encore méconnu il y a 20 ans, est désormais un véritable phénomène de société.

Les « Dun Che Lao Ren - 蹲车老人» (Pères Noël) et les « arbres de lumière » décorés de petites lanternes se sont progressivement installés dans les centres commerciaux des grandes villes. Lors de ma visite à Guangzhou, grande ville du Canton à la culture consumériste développée, c’est cette célébration de la version commerciale de Noël qui m’a frappée.

Puis, arrivée à Hong-Kong, ville à la croisée de l’Orient et de l’Occident, Noël m’est aussi apparu comme un moyen de marquer une certaine attirance pour l’occident. Je garde d’ailleurs en mémoire une blague de mon amie hongkongaise à ce sujet : « Le Père Noël arrive dans le ciel chinois. A cause de la pollution, il tousse, s’évanouit et tombe au sol. Et comme il n’est pas très communiste, personne n’ose l’aider à se relever. »

J’ai ensuite découvert à l’ouest du pays une Chine plus authentique. Je me suis arrêtée à Guilin -桂林 -, ville connue pour ses magnifiques rizières.

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Cet univers magique m’a permis de réaliser que la Chine a également ses propres traditions le soir de Noël. La dénomination de Noël en mandarin est « Ping an Ye » dont la traduction littérale est « nuit de la paix ». Comme le mot pomme « pingguo » ressemble au mot paix « ping an », la coutume est de partager des pommes entre amis pour se porter chance.

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Et j’ai passé un réveillon incroyable à écouter des chants locaux près du lac des pagodes de la Lune et du Soleil, symboles de la ville…

Marion Hébert

Pour en savoir plus sur la Chine, allez visiter le site du module projet Au delà de la muraille.

Zoom sur la politique turque

Démocratique ou autoritaire, religieuse ou laïque, moderne ou traditionnelle, la Turquie aura fait – et fait encore – débat au sein des relations internationales. Au 1er novembre, les élections législatives anticipées, dues à l’incapacité de créer un gouvernement de coalition, ont renforcé le pouvoir de celui qu’on ne présente plus : Recep Tayyip Erdoğan.

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En juin 2015, la politique turque a connu un tournant dans son histoire. Le HDP, le parti pro-kurde, a dépassé la barre fatidique des 10%, ce qui lui a permis d’entrer dans le Parlement en tant que groupe politique. En 13 ans de pouvoir jamais l’ancien Premier ministre, aujourd’hui président de la République, n’avait essuyé un tel échec politique, de surcroît son premier. En effet, pour la première fois depuis 2002, l’AKP (le parti au pouvoir) n’a pas obtenu la majorité absolue habituelle. Face à lui, son éternel rival, le CHP (parti traditionnel d’Atatürk), le MHP (parti nationaliste) et le HDP (parti pro-kurde). Sans majorité, le pouvoir politique doit créer un gouvernement de coalition, mais l’opération est vite rendue impossible par l’absence de coopération entre ces familles politiques.

Le 1er novembre, les Turcs sont donc appelés à retourner aux urnes pour des élections anticipées. Avec un taux de participation proche de 85 %, le parti de l’AKP en sort plus que renforcé. Il a obtenu près de 49.5% des suffrages, soit près de 10% de plus qu’en juin dernier. Et alors que le CHP se maintient autour des résultats de juin, le HDP et le MHP essuient le plus gros revers. Le parti de gauche pro-kurde qui avait obtenu 80 sièges en juin (13% des suffrages) dépasse tout juste le seuil électoral avec 10,7% des voix, soit 59 sièges. Le MHP, par l’absence totale d’électeurs dans le sud est du pays (Kurdistan turc), ne se voit octroyé, quant à lui, que 40 députés.

En remportant la majorité absolue, l’AKP est assuré de conserver le pouvoir jusqu’aux prochaines élections prévues en 2019. Un projet de réforme de la Constitution semble ainsi de plus en plus d’actualité. L’objectif de l’AKP est de renforcer les prérogatives présidentielles, le pouvoir exécutif résidant encore essentiellement entre les mains du Premier ministre, Ahmet Davutoğlu. Pour autant, les 317 sièges acquis ne suffiront pas. Pour porter à terme le projet de révision constitutionnel, le président doit recevoir le soutien d’au moins 367 députés, sur les 550 de l’Assemblée nationale, et d’au moins 330 pour soumettre la question au référendum.

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Face à ces évolutions politiques, une étudiante turque de l’IEP (qui a préféré rester anonyme) nous livre ses impressions sur la politique de son pays.

Pourquoi le pouvoir politique a-t-il décidé de faire des élections anticipées après celles de juin ?

En juin dernier, Erdoğan a perdu les élections, l’obligeant ainsi à établir une coalition. Non seulement le parti d’Erdoğan (l’AKP) était réticent devant cette nécessité, mais le parti nationaliste (MHP) l’était également, puisque la coalition aurait intégré le parti pro-kurde (HDP) et se serait alors vu obligée de négocier avec ce dernier. Le HDP et le CHP (parti traditionnel d’Atatürk) étaient, quant à eux, plutôt favorables pour former une coalition, car cela leur aurait permis de peser sur la scène politique. Devant l’impossible accord de tous les partis, il a finalement été décidé de se référer à la Constitution qui prévoit la convocation de nouvelles élections ; ce n’est donc pas Erdoğan qui les a décidées, comme on peut souvent l’entendre.

Que penses-tu des résultats de ces nouvelles élections ?

J’ai été très surprise par ces résultats car je ne pensais pas qu’autant d’électeurs du MHP allaient se tourner vers l’AKP. Cela s’explique sûrement par le fait qu’ils ne voulaient pas du HDP au Parlement. En ce qui le concerne le HDP, il a également perdu beaucoup de voix, mais il est plus complexe de savoir vers quel parti se sont tournés ses votants, notamment du fait de la pluralité des idées politiques au sein du parti kurde.

Les Kurdes devraient-ils avoir plus de place au sein du pouvoir politique ?

Personnellement, je suis contente de les voir au Parlement. Avant, les députés kurdes étaient indépendants. Aujourd’hui, ils forment enfin un groupe parlementaire. Cependant, ces élections de novembre leur ont apporté moins de voix qu’en juin, où ils avaient obtenu 13% des suffrages. Ce score était sûrement dû à « l’après Gezi » (mouvement protestataire de 2013), qui avait permis la politisation d’un plus grand nombre de personnes, notamment des jeunes. Ainsi, en juin, les votes pour HDP n’étaient pas seulement destinés à régler la problématique kurde mais, surtout, à entrer en contestation contre la politique menée par l’AKP. Par ailleurs, le HDP a pour but d’unifier le peuple et propose des idées assez libérales en faveur du droit des femmes, LGBT, ou encore des minorités ; idées auxquelles les Turcs ont apporté leur adhésion en juin dernier.

On a accusé Erdoğan d’avoir profité du « climat de peur » naissant au sein de la société turque, notamment après les attentats à Suruç et à Ankara, pour gagner ces élections. Qu’est-ce que tu en penses ?

Peu après les élections de juin, le chaos, notamment dû à différents attentats, s’est accru et Erdoğan en a profité, ce que je déplore. Mais Erdoğan est très doué pour orienter le vote du peuple.

Pour autant, le fait que personne n’ait revendiqué les attentats laisse place à de nombreuses interprétations. La plus répandue est celle qui accuse le groupe Etat islamique d’être les responsables des attentats. Ces attaques seraient donc une sorte de « mise en garde » contre la politique étrangère d’Erdoğan, notamment après l’entrée de la Turquie dans la coalition internationale qui lutte contre le groupe terroriste. Ils n’ont pas revendiqué les attentats. Mais ça ne veut pas dire qu’ils n’en sont pas les commanditaires.

Que penses-tu de la politique qu’adopte Erdoğan face à la crise syrienne ?

On a accueilli énormément de réfugiés, environ 2 millions, et je soutiens cette politique d’ouverture. Je pense que participer à la coalition internationale contre le groupe Etat islamique se justifie, mais je ne crois pas que soutenir une intervention contre Bachar el-Assad soit une bonne chose. Nous avons suffisamment de problèmes en Turquie, qu’il faut régler en priorité, même s’ils sont peut-être en lien avec la politique syrienne.

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (2002), la religion a-t-elle pris plus de place qu’auparavant ?

B