Les Décloîtrés

Jules, Buenos Aires, Argentine

Photo article taux blue

En octobre 2015 auront lieux les élections présidentielles argentines, marquant la fin du kirchnérisme, après douze années dirigées respectivement par Nestor et Cristina. Ces élections font beaucoup parler les expatriés, qui redoutent la fin du taux de change dit blue. Ce système unique en Argentine permet d’échanger des monnaies étrangères contre du peso à un taux très avantageux, en profitant de la situation monétaire délicate du pays.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, commençons par un petit retour en arrière sur la situation. Après une crise en 2001, l’Argentine renégocie sa dette et ne peut plus se financer sur les marchés internationaux. Jusqu’à la fin des années 2000, les exportations agricoles et énergétiques permettent au pays de se financer sur l’excédent commercial. Mais la chute de la demande mondiale, notamment chinoise, provoque la fonte des réserves monétaire de l’État argentin, passant d’une cinquantaine de milliard de dollar en 2010 à une petite trentaine en 2013. Dans ce contexte, le gouvernement de Cristina Kirshner décide de limiter drastiquement l’accès au dollar et aux devises étrangères, pour limiter leur fuite vers l’étranger. Le peso argentin est alors maintenu à un taux de change artificiellement fort, pour soutenir l’économie argentine. La demande de devise étrangères stables explose, et les argentins se mettent à échanger le dollar à un taux parallèle, plus proche de sa valeur réelle : c’est là que le taux blue apparaît.

 

Puis ce seront ensuite les expatriés et les touristes qui se mettront à échanger leurs devises nationales contre des pesos à un taux plus avantageux. En arrivant à Buenos Aires, en août 2014, il n’était pas rare d’échanger nos euros entre 17 et 19 pesos pour 1 euro (contre une grosse dizaine au taux officiel). Et cela dans la rue ou dans des bureaux de change improvisés dans des arrières boutiques. Une pratique illégale, mais largement tolérée par les autorités, qui permettait des gains énormes. Imaginez. Il vous suffisait de débourser environ 550€ pour avoir un pouvoir d’achat équivalent à 1000€ au taux officiel. Dans un pays où le coût de la vie reste inférieur à celui d’une ville moyenne en France. Le billet de 100 étant le plus important, on ressort d’une session de change des billets plein les poches, prêt à tourner un clip de rap US.

 

Pour tirer profit de cette situation, un certain nombre d’agents privés ont mis en place des solutions pour permettre aux expatriés de récupérer des devises de leurs pays, via des virement vers le l’Union Européenne ou la Suisse, en échange de pesos en liquide à un taux avoisinant le blue de la rue. L’accès à ce taux pour un étranger est sécurisé et rapide. Ainsi, les variations à la hausse ou à la baisse du blue sont devenus un des sujets principal du groupe Facebook des français expatriés à Buenos Aires (plus de 5500 membres). C’est d’ailleurs la baisse lente mais progressive du peso parallèle depuis noël qui devient la première inquiétude des franchutes. Leur inépuisable réserve de pesos commence à les trahir, et tout semble augmenter.

 

Combien de temps l’existence d’un tel taux peut-elle durer ? A priori, son apparition résulte de la crise du peso argentin, et une sortie de crise le ferait disparaître à long terme. Mais les élections présidentielles d’octobre 2015 relancent la possibilité d’aligner les taux moyennant une forte dévaluation post-électorale. La période étant propice à annoncer une mesure qui amputerait très fortement le niveau de vie des plus modestes. La dévaluation pourrait permettre une relance à moyen terme de l’équilibre du commerce extérieur (c’est la fameuse courbe en J). Toutefois, ce choix a dejà été expérimenté fin 2013. Mais comme la reprise des exportations est largement dépendante de la demande extérieure, la dévaluation n’as pas eu d’effet, et le blue s’était contenté de suivre les variations du taux officiel, sans que l’écart entre les deux ne se réduise.

 

De plus, l’existence du taux blue à court terme à des effets bénéfiques pour une large partie des argentins. Le gouvernement le tolère car cela permet de maintenir un peso officiel fort, et de laisser courir l’inflation afin de rembourser une dette importante. Et, chaque début de mois, de nombreux salariés argentins changent leur salaire en dollar, dans les limites autorisés (environ 20%), afin de se garantir une épargne à l’abri des instabilités du peso et d’augmenter leur pouvoir d’achat. Il y a donc fort à parier que quels que soient les résultat d’octobre prochain, le nouveaux gouvernement continue de jouer de ces deux taux, pour maintenir ce statue quo.

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