Les Décloîtrés

Evo cinq ans de plus

Sulio Barret–Marhic

 

Le 12 octobre dernier, Evo Morales est réélu sans surprise Président de l’Etat Plurinational de Bolivie avec 61% des voix, score approchant ses 64% de 2009. Après neuf ans au pouvoir, sa popularité semble donc intacte et même en progression dans certaines régions du pays habituellement hostiles à son gouvernement. À écouter les Boliviens, cet Evo fascine et porte une aura assez inédite dans l’histoire du pays.

Evo Morales 3

Un Président omniprésent

En arrivant en Bolivie, je me suis rapidement demandé comment un dirigeant politique pouvait à ce point ne pas subir l’usure du pouvoir, alors que dans le monde entier présidents et ministres ont un talent certain pour se faire détester des citoyens. C’est un mineur rencontré dans la gare routière d’Oruro qui m’a donné la réponse me semblant la plus proche de ce que ressent une majorité de Boliviens : «  Il nous a redonné une fierté que nous avions perdue depuis longtemps. Pendant des décennies, les gouvernements successifs, droite comme gauche, ont vendu notre pays aux quatre vents, et pendant ce temps-là nous vivions dans une misère impensable pour un pays aussi riche en hydrocarbures. Et lui a eu le courage de virer les Yankees qui nous pillaient. Certes le gouvernement aurait pu faire bien plus, mais on sent une amélioration, plus d’argent circule dans le pays, des nombreuses familles sortent de la pauvreté, et aujourd’hui je peux être fier d’être bolivien. Et pour cela je voterai Evo.  »

En nationalisant les hydrocarbures et renégociant les contrats avec les entreprises étrangères, le gouvernement du MAS (Movimiento Al Socialismo) a fait rentrer des sommes considérables dans les caisses de l’État, et de nombreuses politiques de redistribution et de grands travaux ont été mises en place. La figure du Président n’en a été que renforcée : sur toutes les campagnes publicitaires du gouvernement, tous les panneaux annonçant la construction d’une route gérée par l’État, son visage est omniprésent.

Ce pouvoir finalement très personnel a des conséquences parfois néfastes : dans un pays à majorité indigène, de nombreuses personnes ne se cachent pas de voter pour Evo parce qu’il est des leurs, qu’il parle couramment aymara et quechua ou qu’il a été cultivateur de coca par le passé. De plus, lors de la campagne électorale, la base syndicale du MAS a alerté du fait que certains candidats aux législatives, souvent des transfuges d’une ancienne social-démocratie ayant perdu toute légitimité par l’inefficacité de ses gouvernements, ne faisaient campagne que sur la personne du Président sans jamais évoquer leur programme politique. Evo avoue lui-même aujourd’hui, comme Hugo Chavez par le passé, ne pas avoir trouvé pour l’instant de successeur crédible, la Constitution lui interdisant de se représenter en 2019.

Evo Morales 2

Une réélection sans surprise

La campagne électorale fut sans aucun suspense, les sondages donnant en permanence le Président sortant en tête des sondages avec au moins 25% d’avance sur ses concurrents. Il faut dire que l’opposition, plus préoccupée par des querelles d’églises et des règlements de compte que par l’élection, s’est dès le départ assurée une défaite inévitable en partant divisée entre deux candidats. Et, même lorsque ceux-ci cherchent à atteindre Morales, (à noter le «  virus Evola  », de très bon goût), il ne prend même pas la peine de répondre, ses bras droits s’en chargent. Un jour le ministre des Finances déclare que le principal candidat d’opposition, le magnat du ciment Samuel Doria Medina, aurait une fortune personnelle estimée à 85 millions de dollars, ce qui peut en effet choquer dans un pays où près de 20% de la population vit encore sous le seuil d’extrême pauvreté, et le lendemain l’ancien Président conservateur Tuto Quiroga est accusé d’évasion fiscale.

Pendant ce temps, Evo fait campagne le plus sereinement du monde, visitant tout le pays et apparaissant en permanence à la télévision et dans les journaux, même ceux acquis à l’opposition. Il ne prend même pas la peine de venir au débat télévisé entre les différents candidats. Il faut dire que son bilan, plutôt flatteur, l’aide beaucoup  : une croissance économique à 5% de moyenne lors des dernières années, un fort recul de la pauvreté, qui reste cependant encore très importante, une augmentation des salaires plus forte que l’inflation et la découverte récente de gisements de lithium et d’uranium qui donne au pays de nombreuses années de tranquillité pour les exportations.

En dehors des sondages, la popularité d’Evo se ressent aussi fortement sur le terrain. Je me suis rendu à un meeting du Président sortant une semaine avant les élections, des milliers de personnes sont venues, ce jour-là, acclamer leur idole puis danser sur des chansons traditionnelles teintées de paroles propagandistes. Le MAS, au départ agrégat de syndicats, est devenu une véritable machine électorale, organisant ces rassemblements d’une manière incroyablement professionnelle pour un pays ayant une forte tendance à la désorganisation. Au même moment, Tuto Quiroga fait un discours et serre des mains à quelques rues de là  : ils sont une vingtaine autour de lui.

Evo Morales 1

Et les résultats ne démentent pas ces impressions : Evo est réélu avec 61% des suffrages, Samuel Doria Medina, bien qu’ayant fait une percée par rapport aux différents sondages, n’en obtient que 24%. S’il perd une partie de son soutien traditionnel, en particulier sur l’altiplano, il progresse dans tous les bastions d’opposition et arrive finalement en tête dans huit des neuf régions du pays. Il s’impose même à Santa Cruz, centre industriel du pays et lieu de résidence des élites blanches traditionnelles, détentrices depuis toujours du pouvoir politique et économique. La ville avait lancé une insurrection contre le pouvoir central lors de la rédaction de la nouvelle Constitution en 2008. Elle s’est aujourd’hui rangée aux côtés du Président.

Le soir de l’élection, à Sucre, pas de célébration, la ville n’est pas plus animée qu’à son habitude. Bien que l’on ait ici voté en majorité pour Evo, une sorte de routine, voire même d’indifférence, semble s’être installée. Au même moment, à La Paz, le Président fait un discours face à ses partisans, leur annonçant le développement rapide d’une industrie encore chancelante et la disparition prochaine de l’extrême pauvreté dans le pays. Si eux semblent le croire, la réalité du quotidien en est encore bien loin.

 

 

 

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