Les Décloîtrés

Hong Kong et la menace chinoise

Margaux Lignel, Hong Kong, Chine ?

 

Les cours n’avaient pas encore commencé que nous étions prévenus : cette année allait être mouvementée. Dans son discours de bienvenue, le responsable des étudiants étrangers avait évoqué le mouvement qui se préparait, en guise de remise à niveau pour nous, exchange peu au fait de l’actualité législative hongkongaise.

En effet, un boycott des cours était annoncé pour la fin du mois de septembre, en réaction à l’annonce faite par Pékin que seuls les candidats adoubés par la toute-puissance chinoise seraient habilités à se présenter au poste de chef de l’exécutif en 2017. Cette décision, annoncée le 31 août, a été, pour employer un euphémisme, plutôt mal perçue par les Hongkongais, en particulier par la fédération des étudiants. Cette dernière a donc annoncée le 4 septembre un boycott de l’université dans le but de demander au NPC (le Congrès National du Peuple) de changer d’avis. Le petit poucet commençait enfin à se réveiller face à l’ogre chinois.

La frustration

Au fil du mois de septembre, donc, la tension est montée d’un cran. Les étudiants semblaient déterminés à se faire entendre. En discutant avec eux, on comprend qu’en filigrane, c’est la sinisation de Hong Kong qui les révolte. Un nombre grandissant de commerces chinois, plus d’immigration chinoise, places trustées dans les universités par les élèves venant de l’autre côté de la frontière… La première génération hongkongaise libérée de la colonisation britannique s’est bercée d’illusions quant au mode de vie des générations précédentes. Elle tient fermement à sa liberté, et l’emprise de Pékin, avançant doucement mais sûrement, l’inquiète. Même en étant étranger, cette présence se remarque. La ville n’est plus anglophone, « la faute aux immigrés chinois », remarque amèrement un étudiant local. Les rues et le métro sont bondés d’habitants de Chine occidentale qui se baladent difficilement avec des énormes valises, pleines à craquer de produits hongkongais, moins chers et de meilleure qualité. C’est dans ce contexte de tensions grandissantes que le mouvement Occupy Central est né. Le boycott des cours, la dernière semaine du mois de septembre, a été un franc succès. Les universités se sont vidées de leurs étudiants, ceux-ci rejoignant des rassemblements pacifiques à plusieurs endroits de la ville. Le fonctionnement de la fac s’est résumé à la présence en cours des étudiants étrangers (au summum de leur motivation, comme chacun sait), et des étudiants de Chine continentale, feignant de n’être au courant de rien.

La révolte

Le 28 septembre, les leaders du mouvement annonçaient le début de la campagne de désobéissance civile. À partir de ce moment, les esprits étudiants déjà bien échauffés se sont complètement lâchés. L’université s’est transformée. Le moindre centimètre carré s’est vu recouvert de banderoles, d’affiches, de stickers, de photos. Les couloirs, les murs, les ascenseurs, les bancs… Progressivement, la contestation est devenue visible partout. Pour des raisons linguistiques facilement compréhensibles, je suis bien incapable de vous expliquer en détail le contenu des banderoles. Mais ce que je sais, c’est qu’ils n’y sont pas allés de main morte. Critique du gouvernement hongkongais, de Pékin, de la censure… Certaines affiches appellent à la violence, mais cela contraste avec l’ambiance qui règne dans les endroits occupés.

À Admiralty, le principal lieu d’occupation, des milliers de personnes sont rassemblées sur les routes, assis, debout, se promenant, discutant. Le tout dans un calme incroyable. Il n’y a pas de chants ou de cris, à peine quelques applaudissements de temps en temps. Je ne peux que faire écho à ce qu’ont déjà écrit les médias occidentaux : jamais un mouvement social n’avait été aussi propre et organisé. Il suffit de tendre la main pour se voir proposer une bouteille d’eau, une orange ou un paquet de gâteaux. L’atmosphère est pacifique, certaines personnes sont là avec des enfants. Pourtant, tous ceux présents ont l’air profondément concerné, et ont conscience d’écrire une page de leur histoire.

L’essoufflement

Après quelques jours de manifestations, c’est une évidence : Hong Kong prend goût à la rébellion, malgré les voix qui s’élèvent pour stopper le mouvement. Mais que sont quelques dizaines de milliers de manifestants face au pouvoir central ? Les chances de voir les gouvernements chinois et hongkongais accéder aux revendications des manifestants sont plus que minces. Du côté des politiques, on campe sur ses positions, et on affirme qu’aucune modification ne sera apportée aux réformes.

Après quelques semaines d’occupation, force est de constater que le mouvement s’essouffle. Les étudiants retournent progressivement en cours, les sites occupés se vident dans la journée, même si de nombreuses personnes y sont encore présentes chaque soir. La stratégie de l’exécutif hongkongais a fonctionné : ne pas plier, laisser les manifestants se décourager. À l’heure où j’écris ces lignes [début janvier ndlr], le dernier lieu d’occupation, Admiralty, est en train d’être évacué par la police. Ces derniers temps, la tension était plus forte, les incidents avec les forces de l’ordre plus nombreux. Ainsi, il y a quelques jours, le président de l’exécutif hongkongais a annoncé la fin du mouvement et le nettoyage de tous les lieux symboles du mouvement. Dans une dernière tentative un peu désespérée, deux leaders du mouvement ont fait une grève de la faim la semaine dernière, arrêtée au bout de cinq jours et sans résultats.

Et l’avenir ?

Occupy Central with love and peace aura tenu plus de deux mois, et aura eu le mérite immense de réveiller une génération que l’on pensait apolitique. La conscience de la ville s’est réveillée, avec 2047 en ligne de mire, date à laquelle l’accord sino-britannique prendra fin. Hong Kong est une ville indépendante et hyper-connectée : la génération d’aujourd’hui ne conçoit pas un avenir où ses libertés seraient restreintes. Pendant les manifestations, l’incroyable mobilisation des étudiants a pu étonner tout le monde, à commencer par eux-mêmes. Mais maintenant que le monde entier a pris conscience des échéances auxquelles la ville de Hong Kong doit faire face, quel sera son avenir ? Si la Chine ne se développe pas aussi vite que Hong Kong, qu’adviendra-t-il de l’avance indéniable que possède Hong Kong par rapport à sa patrie de rattachement ? Les sources d’inquiétude sont grandes, car les particularités de la ville par rapport à la Chine continentale sont nombreuses et aucune garantie n’est avancée par le gouvernement. Les nombreuses questions restent sans réponse pour le moment, même si l’influence chinoise semble être de plus en plus perceptible.

Toujours est-il que la nouvelle génération semble bien décidée à s’émanciper de la tutelle chinoise pour réaffirmer ses libertés qu’elle sent menacées, notamment dans la presse, où les journalistes sont de plus en plus frileux à critiquer Pékin. Si l’Asia’s World City (son slogan) a encore de beaux jours devant elle, il faut prédire qu’à l’avenir, de nouvelles voix se feront entendre pour se battre contre, j’en ai bien peur, l’inéluctable.

 

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