Les Décloîtrés

Humeur d’un 14 novembre

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Aujourd’hui, l’agitation matinale du marché sous mes fenêtres m’a réveillé, comme tous les samedis. Je suis descendu acheter ma baguette à la boulangerie et j’ai fait un tour chez le coiffeur. Bref, un samedi comme les autres. Mon portable m’avait assuré qu’il y aurait du soleil dans l’après-midi donc en bon touriste que je suis j’avais décidé d’en profiter pour prendre un peu de hauteur et grimper les quelques marches de la Tour Eiffel, histoire admirer Paris d’un peu plus haut.

Aujourd’hui, pas de chance il fait gris et les nuages semblent bien décidés à passer leur journée à s’accrocher à la capitale. Après tout, les prévisions météorologiques n’en sont pas à leur première erreur. Et la Dame de fer n’accueille exceptionnellement aucun visiteur. Bizarre… Du coup je me suis dit que j’allais écrire, ça peut pas me faire de mal ce n’est pas souvent. J’aurais bien eu un stage à l’étranger à trouver, mais ça me paraissait si dérisoire.

Aujourd’hui, c’est le samedi 14 novembre et j’ai pourtant la fâcheuse impression de m’être réveillé 10 mois en arrière. En traversant le marché, entre les banales discussions des passants et les exclamations des vendeurs, je saisis des « je l’ai appris à 23h », « on dit qu’il y a eu 150 morts » ou encore « l’état d’urgence a été décrété ». Il y a aussi les unes des journaux qui titrent « Carnages à Paris », « L’horreur à Paris », « Cette fois c’est la guerre ». Est-ce que je suis bien réveillé ?

Et puis, je me rappelle hier, on était bien le 13 novembre. Un vendredi. Une de mes amies a joué au loto. Il paraît ça porte chance. Je ne sais pas si elle a gagné. Et je crois qu’elle-même s’en fout un peu à vrai dire. Hier soir après l’entraînement je suis sorti avec des amis. On est allé manger dans une pizzeria. Rien d’exceptionnel, mais ça nous faisait plaisir de se retrouver, passer du temps ensemble à discuter, rire, se raconter nos vies. Puis je suis rentré chez moi. J’ai machinalement commencé à regarder la deuxième mi-temps de France-Allemagne et une première notification m’a alerté d’une fusillade en cours dans le Xème arrondissement à la terrasse d’un bar. Surpris, j’ai d’abord pensé à des règlements de compte, des histoires de trafics drogue, comme cela arrive malheureusement trop souvent. On annonce ensuite à la télé que deux explosions ont été ressenties aux abords du Stade de France. Le Président est exfiltré de l’enceinte sportive. Puis une deuxième fusillade, dans le XIème. Et la sanglante prise d’otage dans la salle du Bataclan. Les mots « attentats », « terroristes », que j’avais déjà oubliés reviennent brutalement et ça fait mal.

Choc et incompréhension devant ce déchaînement de violence aveugle et insensé, sans cibles particulières. Horreur et douleur face aux nombreuses victimes, innocentes, qui comme moi une heure avant, sortaient simplement pour se détendre et passer un bon moment entre amis. Colère et dégoût envers les auteurs de ces crimes qui ont perdu toute humanité. De la tristesse ce matin, comme le reste d’une France endeuillée. J’ai ressenti un peu tout ça à la fois, dans l’ordre ou dans le désordre je ne sais plus trop, au fur et à mesure que les événements se déroulaient.

Comme beaucoup j’imagine, j’ai suivi les fils d’actualités, les chaînes d’infos en attente de nouvelles sur la situation. J’avais beau être proche physiquement de ces tragiques événements, je n’ai fait finalement que les suivre à distance derrière mon écran d’ordinateur, bien au chaud dans mon appartement. Aussi je ne pourrais pas vous décrire plus en détail l’atmosphère qui régnait dans Paris. De toute façon, de près ou de loin nous ressentons tous la même chose face à de telles atrocités. Mais subsiste malgré tout le désagréable sentiment que « ça aurait très bien pu tomber sur moi… » : des amis de mon frère ont assisté à l’effroyable spectacle depuis un restaurant de la rue de Charonne, à quelques mètres de la fusillade. Passer mon début de 3A à Paris n’était semble-t-il pas la bonne idée.

Ensuite c’est, comme le 7 janvier dernier, une vague d’émotion qui a submergé les réseaux sociaux. Parfois indécente et immonde : les récupérations politiques en tous genres et autres amalgames xénophobes ont encore une fois fleuri sur des pages où la profondeur des réflexions des internautes faisait froid dans le dos. Mais souvent sincère et humaine : pour s’associer à la douleur des victimes et appeler à la solidarité et l’union face à la terreur. Et entre toutes ces réactions, ce #PrayforParis qui est revenu en boucle. Si l’émotion était vraisemblablement bien réelle pour les nombreuses personnes qui l’ont utilisé, je ne peux m’empêcher de croire que cela sent le coup marketing à plein nez. Après l’indignation face à la mort de dizaines d’innocents, c’est donc l’indignation de voir encore une fois des personnes peu scrupuleuses cherchant à faire du profit en toutes circonstances qui m’a gagné. Considérer un drame avec aussi peu de respect et de dignité me révolte.

Aujourd’hui, un formidable élan collectif semble une nouvelle fois s’élever en France contre les atrocités commises pour défendre les valeurs républicaines telles que la tolérance, la fraternité ou la solidarité et rappeler qu’elles sont essentielles à notre société. C’est beau, ça donne des ailes, on se sent soudés et soutenus dans une même épreuve, et on se prend à rêver que la France ira mieux après : « La France ne sera plus jamais la même » entendra-t-on sûrement. Mais je redoute que, à l’image du fameux « esprit du 11 janvier » qui s’est vite heurté à notre quotidien (au mien en tout cas), ce que l’on appellera peut-être « esprit du 13 novembre » s’essouffle aussi vite qu’il a pris corps et que la France reste finalement la même.

Ces terribles événements sonnent ainsi comme une douloureuse piqûre de rappel à mes yeux et me confrontent à la relative hypocrisie de ce que j’affirmais comme mes convictions en janvier dernier. Pourquoi toujours attendre de se prendre le pire en pleine face pour réagir alors que depuis 10 mois bien d’autres problèmes n’ont cessé de ronger la France ? Pourquoi ne suis-je pas aussi solidaire que je veux bien le dire quand il s’agit de la crise migratoire ou bien simplement de partager ne serait-ce qu’une émotion avec un sans-abri plutôt que de me réfugier derrière un mur d’ignorance ? Ai-je peur de lire dans leurs yeux leur souffrance quotidienne, ai-je peur qu’ils me renvoient un sentiment de culpabilité que j’éprouverais de toute façon à l’ignorer ?

Aujourd’hui, l’agitation matinale du marché sous mes fenêtres m’a réveillé, comme tous les samedis… En fait non pas comme tous les samedis, ce n’était définitivement pas un samedi comme les autres.

Simon Germon

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