Les Décloîtrés

Thomas Moysan, Florence, Italie

 

Voyager, c’est certes observer, goûter, rencontrer, partir à la découverte de nouveaux horizons. Mais c’est aussi comprendre le quotidien de ceux qui nous accueillent. En Italie, une chose que je voulais comprendre, c’était le désintérêt « structurel » pour la politique. Et puis il y a eu le 28 Février, la descente à Rome de la Lega Nord (Ligue du Nord), et comme une impression de « déjà vu »…

Dans les médias français, il en va de la politique italienne comme de la politique des autres pays de l’Union. Quand les enjeux ne sont pas européens (et a fortiori quand ils ne concernent pas la France au premier plan), on en parle peu, voire pas du tout. Étant donné le fouillis scénaristique du show politique que l’Italie s’écrit elle-même chaque jour, il est difficile de le blâmer. Les Italiens eux-mêmes se sont fait une raison. Rares sont les nations où la fracture entre les politiques et leurs concitoyens s’est autant consumée. À défaut de partager le même cadre institutionnel et historique, les eaux politiciennes, des deux côtés des Alpes, sont pourtant agitées par les mêmes remous. Et dans les nimbes de l’Extrême-Droite, l’Italie semble vouloir rejoindre la France vers des horizons orageux.

Il y a quelques années de cela personne n’aurait pensé, de la part d’un parti indépendantiste et fédéraliste comme la Lega Nord qu’il puisse se manifester à Rome. Le 28 Février dernier pourtant, sur la Piazza del Popolo, la manifestation a bien eu lieu. Matteo Salvini, le leader de la Lega, y a confirmé le nouvel ancrage idéologique de son parti ; celui qui, il l’espère, lui assurera une audience nationale. En Europe, ce fond idéologique existe déjà et nous le connaissons bien, c’est celui du Front National. La voix de Marine Le Pen était d’ailleurs présente en ce 28 février, dans un message vidéo laissé à l’attention des partisans de Salvini . La flagrance du copier-coller, aussi bien dans le fond que dans la forme, s’est imposée d’emblée aux commentateurs et autres politistes qui n’hésite plus à parler de « lepénisation » de la Lega.

Des partis populistes, on dénonce souvent l’incohérence idéologique, l’absence d’un programme crédible et constant. C’est ne pas comprendre que leur cohérence n’est pas celle des idées mais celle des opinions, des sondages, des résonances du peuple auquel ils prétendent donner corps. En cela, la Lega Nord a prouvé qu’elle pouvait faire beaucoup, prenant un virage à 360° dans le sillon d’un Movimento Cinque Stelle (Mouvement cinq étoiles) à bout de souffle. Il paraît loin maintenant le temps où, défendant l’indépendance de la Padania et, stigmatisant le Sud, la Lega poussait Berlusconi à soumettre au référendum une réforme fédéraliste de la constitution italienne. Si Umberto Bossi se trouvait à Rome en ce 28 Février, il sait que le parti qu’il a fondé n’est plus le même. La vocation sécessionniste a laissé la place au nationalisme et Bruxelles, plutôt que Rome, est devenu le nouvel ennemi à abattre. L’€uro et l’immigration clandestine, responsables des maux de L’Italie, sont fustigés comme le Mezzogiorno autrefois. « Prima gli Italiani! » pouvait-on lire sur les pancartes agitées, place du peuple.

Les différences avec le programme et la stratégie politique du Front National français sont infimes, voire inexistantes. Quant au succès, si les derniers sondages donnent la Lega à 15% d‘intention de vote en ce début de mois de mars, il faudra véritablement attendre les élections régionales de mai avant de faire les comptes. Mais la Lega a-t-elle une chance de devenir le leader de l’opposition ? De supplanter les partis de centre-droit comme le FN en France à l’aube des élections départementales ? L’Italie pourrait-elle se laisser tenter par l’extrême-droite ? Avec un PD – Partito Democratico – en grande forme depuis les dernières européennes et qui tire profit des récents succès de la politique de M. Renzi , rien n’est moins sûr. Et pourtant, Salvini sait que la conjoncture politique ne lui a jamais été aussi favorable.

Le choix de défendre aux urnes un programme anti-establishment et antieuropéen n’est évidemment pas dû au hasard. Salvini sait que le ressentiment envers l’Union Européenne est encore très vivace dans une Italie qui a beaucoup souffert des plans d’austérité . Qui plus est, le Movimento 5 Stelle, qui avait su rassembler sur ces thématiques aux élections de 2013, ne trouve plus désormais d’écho auprès des Italiens. En effet, l’opposition systématique et sans cohérence des députés M5S au gouvernement, notamment lors de l’élection du Président de la République en février dernier, discrédite sans cesse davantage le parti de B. Grillo. En minorisant la question territoriale dans son discours et en insistant sur la question de l’immigration et de l’Union Européenne, c’est donc maintenant Salvini qui se trouve en meilleure position sur l’échiquier politique pour capitaliser sur ce mécontentement, et ainsi élargir son électorat.

La question pourrait se poser du risque pour la Lega Nord de perdre du crédit auprès de son électorat originel, attaché à la question territoriale et au fédéralisme. Mais c’est sans compter que beaucoup de ses électeurs ne croient pas réellement en l’indépendance de la Padania, longtemps mythifiée par le parti. En revanche, le positionnement de la Lega sur les thématiques de l’immigration ou du protectionnisme a toujours été un des motifs fondamentaux du vote Lega Nord. De ce point de vue, la nationalisation du discours de ses leaders ne lui portera pas préjudice, et les possibles gains en termes de voix pourraient être décisifs, surtout dans le sud.

« Possibles » car le Mezzogiorno représente pour la Lega une grande inconnue, et il aura fort à faire pour y convaincre. Certes, le discours anti-immigration, antisystème et nationaliste de la Lega (ou plutôt de son doublon du sud Noi con Salvini) lui a déjà permis de monter à 6 ou 8 % dans les sondages, profitant encore ici du report de voix d’un M5S en perte de vitesse. Mais penser que cela lui suffise à conquérir davantage de voix, c’est ne pas connaître le sud de l’Italie. La discontinuité entre la réalité du Mezzogiorno et le projet (ou l’absence de projet) salviniste est évidente et si la Lega ne joue plus le refrain de Roma Ladrona , on comprend mal comment le projet fédéraliste qu’elle porte puisse correspondre à des régions que le retard économique contrait à réclamer un soutien permanent de l’État.

Pour autant, Noi con Salvini pourrait bien se jouer de l’image de parti anti-méridional qu’on lui attribue dans le Sud. La Lega a déjà su, par le passé, y nouer des alliances avec d’autres partis au nom du fédéralisme, voire même de l’indépendantisme. Par ailleurs, Salvini sait qu’il peut espérer compter sur de nombreux reports de voix d’un électorat de droite en manque de repère. Après une quinzaine d’année de berlusconisme, le centre-droit peine à se trouver un leader et à constituer une opposition convaincante, laissant de nombreux électeurs de droite orphelins de représentation. C’est cette frange de l’électorat qui pourrait ainsi être tentée par le vote pour Salvini, dans le Nord comme dans le Sud. Une prédiction confirmée par les sondages qui donnent tous la Lega devant Forza Italia.
Une dernière inconnue rend enfin le futur rôle de Lega Nord dans la politique italienne plus qu’incertain, son positionnement quant aux accusations de parti xénophobe et fasciste. L’Italie est-elle vraiment prête à voter pour un parti auquel se réfèrent les néofascistes de Casapound ?

Des accusations qui lui sont portées sur ce terrain, Salvini est très conscient. Pour autant s’il reprend dans les grandes lignes la stratégie de dédiabolisation que le FN mène en France, sa position est plus nuancée. Il sait qu’il bénéficie de l’image du leader fort et que cela plait à ceux qui, encore aujourd’hui, sont nostalgiques de Mussolini. De même, aux partis anti-establishment européens (de droite comme de gauche), il aura repris de nombreux outils. Sur Podemos, il aura calqué le refus de la distinction gauche/droite, « souvenirs du passé » pour opposer la fracture entre le peuple et les élites. À Marine Le Pen, c’est la légitimation par la référence aux grandes figures de l’histoire (notamment Don Milani) qui fut empruntée. Les apparitions télévisées se multiplient elles-aussi. Près de 75 fois aura-t-on pu voir Matteo Salvini sur les plateaux télévisés ces deux derniers mois.

La confusion est maintenue toutefois quant à la nature fasciste de la Lega, jamais complétement niée, ni clairement assumée. Et la question, posée de nombreuses fois, se voit continuellement opposer la même rhétorique, celle de la définition propre du parti fasciste et/ou de sa probable compatibilité avec le XXI siècle. Ce flou, qui différencie la Lega du Front National n’est évidemment pas innocent. Une frange de l’électorat italien, surtout dans le Mezzogiorno, ne se positionne pas par rapport au fascisme ; une frange que la Lega espère bien conquérir aux prochaines élections. Néanmoins, quelle que soit la stratégie de communication, la virulence du discours sur l’immigration et le soutien à la Lega Nord de groupes ouvertement fascistes aux meetings de Salvini – tels que Casapound –ne permet pas de douter de la nature fasciste de la Lega, sinon d’une frange de celle-ci ; pas plus que les applaudissements et les « Duce ! Duce ! » qui ont parcouru le 28 février dernier la Piazza del Popolo quand le leader de la celle-ci dénonçait la « substitution ethnique » que traverserait l’Italie.

À la lumière de la situation politique en France, la progression de la Lega ces derniers mois paraît bien inquiétante. Elle survient cependant alors qu’un parti populiste, le Movimento 5 Stelle, a déjà échoué à construire une opposition et une alternative crédible au système qu’il se proposait de changer. Et alors que le contexte politique confine davantage à la résignation qu’à la révolution, il semble peu probable que M. Renzi soit réellement inquiété de l’avancée de la Lega. Pourtant, du succès des réformes qu’il a engagées, les urnes seront les seules à juger. Rendez-vous en mai donc pour savoir qui des deux Matteo sera le futur Mattadore.

Et de un numéro 2015, un ! arrow-right
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