Les Décloîtrés

La politique, casse-tête argentin

Vous ne comprenez rien à l’échiquier politique en Argentine ? Les Argentins à qui j’ai demandé quelques éclaircissements non plus. Derrière l’agitation et l’apparente politisation qui entoure la première étape des élections, une grande confusion règne.

La plata, elecciones argentinas

À une cinquantaine de kilomètres au sud de Buenos Aires, le long du Río de La Plata, s’étend une curiosité portuaire et quadrillée aux 700 000 âmes : La Plata, siège du gouvernement provincial. Avant d’apercevoir la pancarte de bienvenue qui tangue (« Bienvenidos a La Plata »), les quelques chiens errants et les maisons de fortune aux portes de la ville, l’heure de route qui la sépare de Buenos Aires offre un premier panorama mirobolant de l’Argentine : s’amoncellent sur plusieurs centaines de mètres bidonvilles et cabanes rudimentaires, boue ocre et enfants pieds nus. Les matériaux récupérés jonchent le sol dans une espèce de pêle-mêle improbable.

Quelques affiches font surface. Scioli (Frente Para la Victoria, péroniste de gauche) ou Macri (Propuesta Republicana, libéral-conservateur), candidats aux présidentielles d’octobre 2015, y dévoilent leur plus beau sourire en grand format. Les slogans font écho à leurs dents blanches ; il est question de l’avenir du pays, de promesses abstraites, de changement ou de continuité. Macri et Scioli sourient aux électeurs qui défilent à toute vitesse sur la route nationale 1 ; et je me demande ce qu’en pensent les enfants qui courent pieds nus, pieds nus dans la boue couleur ocre.

Au centre de La Plata, la course pour la Casa Rosada, palais présidentiel argentin, se fait plus féroce. À chaque coin de rue, des bénévoles précipitent dans les mains des passants des dépliants aux teintes guévaristes, péronistes de gauche ou de droite, libérales, radicales… Les démarches téléphoniques et les prospectus, dans les boîtes aux lettres comme sur les pavés, inondent les Argentins ; les murs sont parsemés de tags en tout genre, de l’éloge à l’insulte. La surenchère à la visibilité donne le tournis. La Plata s’agite au rythme de la campagne électorale, qui ne concerne pas seulement les présidentielles, mais aussi le renouvellement de la moitié de la Chambre des députés, du tiers du Sénat, des parlements régionaux, des gouverneurs et des représentants au Mercosur. Devant le Pasaje Dardo Rocha (centre culturel), des hommes en costume regardent d’un air perplexe une foule de manifestants pro-Scioli qui dansent et tambourinent au pied de l’édifice. Dans les facs, de larges draps accrochés sur les murs exhibent à coups de peinture des slogans souvent guévaristes ou du Frente de Izquierda (Front de Gauche).

La vie politique, d’apparence en ébullition, n’échappe pas à quelques paradoxes. Derrière les tracts, un point d’interrogation : les propositions concrètes des candidats se font rares et évasives. La communication semble tourner autour de deux axes. D’abord, la personnalité. Sur les affiches, un modèle particulier semble plaire ; celui de l’ancien sportif et entrepreneur aux yeux perçants et à la dentition des stars américaines, qui transmet à la fois une impression de proximité avec ses électeurs et de distance nécessaire aux grands dirigeants. Ensuite, la route que comptent prendre les candidats une fois élus. Continue-t-on dans la lignée de Kirchner ou rompons-nous avec l’héritage décennal de son parti ? La division entre continuité ou changement trace des voies si larges que le désir politique des candidats est de fédérer les électeurs dans une forme de compromis, d’unité conciliatrice, de carte blanche donnée à un leader ; plutôt que d’en séduire une fraction seulement par l’annonce de réformes précises.

Les journaux s’inscrivent pleinement dans ces paradoxes. Les sujets des articles des quotidiens La Nación, Pagina 12 ou encore Clarín, sont davantage tournés vers les stratégies des candidats que vers les scandales qui entourent ses élections. On y détaille le rôle des épouses et le passage obligatoire du baiser devant les caméras, les saillies de Macri et la réponse non moins acerbe du péroniste Scioli, l’itinéraire des candidats d’un bout à l’autre du pays et les poignées de main à tour de bras, les stratégies qui-compte-récupérer-les-voix-de-qui et les pronostics de vote.

Au fil des pages, entre deux photos de meeting et de doigts en V, quelques articles interpellent. Il s’agit des suites de l’affaire Nisman (le juge en charge de l’affaire Association Mutuelle Israëlo-Argentine retrouvé mort en janvier), des soupçons de corruption au sein des entreprises étatiques, du nombre de bulletins par bureau de vote, de la montée du narcotrafic dans le pays, de l’inflation à 30 % et du contexte de défiance vis-à-vis de la monnaie ; il s’agit entre autres des questions essentielles d’État de droit, d’indépendance de la justice, de démocratie, et de transparence des informations transmises par le gouvernement.

Samedi 8 août 2015, j’assiste à Buenos Aires à la veille des PASO (Primarias Abiertas, Simultáneas y Obligatorias ; Primaires Ouvertes, Simultanées et Obligatoires). Instaurées par la loi électorale de 2009, les PASO, première étape dans la course aux votes, permettent de déterminer au sein de listes établies quels candidats pourront concourir aux présidentielles d’octobre. Buenos Aires, la ville qui ne dort jamais, donne tout l’air de roupiller en cette soirée d’hiver. D’épais nuages couvrent la floraison de bâtiments hétéroclites et à l’alignement incohérent ; tandis que rares sont les passants qui frôlent les bordures des grandes avenues de la capitale. De quelques bars émane de la cumbia ou du reggaeton, mais les terrasses sont vides. Légalement, la vente d’alcool est interdite sur l’ensemble du pays lors de la veille des PASO à partir de 21h ; de même que tout sondage, enquête, forme de prosélytisme et grand rassemblement d’ordre musical, sportif ou politique est prohibé. Buenos Aires roupille ou bouillonne politiquement, je ne sais pas.

Le lendemain, la bataille électorale qui s’annonce la plus disputée depuis quelques décennies a avancé d’un premier pas en faveur du candidat péroniste, chouchou de l’actuelle présidente, Scioli. Devant les bureaux de vote organisés dans des édifices militaires, des secrétariats municipaux, et parfois des écoles, les électeurs ont défilé longuement, sous la pluie en trombes, avant d’insérer le bulletin de vote arborant l’un des visages souriants croisés tant de fois dans la rue. Scioli devance sans surprise ses adversaires ; mais se fait talonner de près (13% d’écart, c’est-à-dire peu en comparaison des élections précédentes) par son rival principal, le libéral-démocrate Macri. L’enjeu réside donc dans la probabilité d’un ballottage : si Scioli n’a pas la majorité absolue en octobre, un second tour sera organisé en novembre. En attendant, La Plata, dépouillée des affiches des primaires, s’apprête à revêtir les couleurs de ce qui a tout l’air d’un duel. Rendez-vous le 25 octobre pour savoir qui remplacera Kirchner aux mannes de l’État argentin.

Par Marianne Monfort, La Plata, Argentine.

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