Les Décloîtrés

La vie des Sentô

Morgane Olès, Kyoto, Japon

 

Faire trempette, au Japon, c’est important.

Sans doute avez-vous déjà entendu parler des fameux « Onsen », sources chaudes naturelles aux milles vertus supposées, autour desquelles les tenanciers ont bâti des auberges où l’on peut passer la nuit. Ces lieux sont l’une des destinations de détente favorites des japonais. On peut s’y immerger dans un bain commun plus ou moins luxueux, puis prendre le temps de se relaxer vêtu du traditionnel « Yukata »(entre le Kimono d’été et la robe de chambre).

Très prisées des touristes, ces sources ne sont pourtant pas le seul aspect de la « culture du bain ». Pour peu que l’on s’attarde un tant soit peu dans une ville, on repère en effet rapidement d’énigmatiques enseignes présentes dans presque tous les quartiers. « ゆ », affichent-elles fièrement sur un grand tissu posté au dessus de la porte en bois coulissante, ou « yu », en phonétique, ce qui, il faut bien l’avouer, ne nous avance pas tellement plus. En creusant un peu, on apprend sans grande difficulté que ce « yu » signifie simplement « eau chaude », et est le symbole de tous les établissements de bains publics au Japon : les Sentô. Comprenant cela, je me suis souvenue qu’en effet, lorsque je recherchais un appartement, certains propriétaires annonçaient sans aucun complexe que leur appartement ne comprenait pas de salle de bain, mais que « les bains publics étaient tout près » ce qui m’avait paru assez farfelu.

Les Sentô, s’ils n’ont pas le faste des Onsen, ont un caractère plus « populaire » qui personnellement m’a enchanté ! Il ne s’agit pas là de profiter des vertus curatives d’une célèbre source, ni même de méditer sur des pensées profondes en barbotant dans une eau pure avant de déguster des mets raffinés, mais de … prendre un bain. En fait, on pourrait simplement décrire le Sentô comme une très grosse salle de bain où tout le monde, sans distinction d’âge, récure sa crasse de la journée dans la nudité et la bonne humeur.

Après avoir payé vos 470 yens (3 euros et quelques) de rigueur au tenancier du lieu, celui-ci vous laissera, avec plus ou moins de mauvaise volonté selon son humeur ou sa tolérance aux étrangers (j’en connais un franchement grincheux près de chez moi), franchir le hall où vous devrez bien sûr avoir préalablement ôté vos chaussures pour accéder au vestiaire. C’est alors que vous réalisez que la légendaire tenue-grâce-distinction généralement associée aux Japonais vole littéralement en éclats dans certains lieux dédiés.

La pièce, située derrière une maigre paroi à deux mètres à peine derrière le comptoir de l’accueil, remplie de casiers, ressemble beaucoup à l’endroit où l’on doit retirer les chaussures dans nos piscines. Seulement, lorsqu’on réalise que l’on a déjà retiré ses chaussures à l’étape précédente, on comprend très vite qu’il faut tout enlever, hop, comme ça, sans fioritures. On a d’autant moins de mal à le comprendre quand on commence à voir une flopée de mamies dans le plus simple appareil traverser la pièce sans la moindre pudeur en papotant bruyamment entre elles.

La première réticence passée, on met donc à bas les dernières défenses, et l’on se trouve bien obligé de constater que, vraiment, les Japonaises (oui, puisque le bain n’est pas mixte et qu’on n’y trouve presque aucun étranger) se soucient autant de la nudité que de leur premier bavoir. Enhardi, vous pourrez alors vous diriger d’un pas altier – bienque peu crédible au vu de votre tenue et de la savonnette que vous tiendrez à la main – versla dernière paroi vitrée nimbée d’une mystérieuse buée vous séparant de l’objectif ultime.

Après avoir franchi la porte, il faudra vous munir d’un charmant tabouret en plastique, que vous placerez ensuite adroitement sous votre adorable postérieur, le tout sous l’une des petites douches alignées le long des murs. En effet, attention, le bain au Japon n’est pas fait pour se laver ! Il s’agira donc de passer l’épreuve du récurage approfondi pour obtenir le droit d’enfin s’immerger dans un des grands bains brûlants occupant l’autre côté de la pièce. Les miroirs situés face à chaque douchette permettent d’avoir quelque chose à regarder, évitant ainsi de malencontreux regards égarés du côté des autres personnes en train de se laver. Enfin ça n’a peut être rien à voir, mais j’ai tout de même eu l’impression que chacun regardait scrupuleusement devant soi afin de ne gêner personne. Du coup, un peu comme il suffit de se dire de ne pas penser à quelque chose pour y penser,j’avais constamment l’impression que j’allais regarder vers les gens. Bref, les miroirs aident.

Après tant d’efforts et de questionnements sur la marche à suivre (mais heureusement grâce à moi vous ne vous poserez pas de questions s’il vous prend l’envie de prendre un bain au Japon), arrive enfin l’heure tant attendue de l’immersion ! Bain chaud, bain brûlant, bain à bulles, bain électrique (non, ne me demandez pas je n’ai pas encore osé tenter), bain glacé, il ne vous reste plus qu’à faire votre choix parmi tous ces délices épidermiques !

Mais le Sentô, s’il est lieu de détente, est aussi un endroit propice à la socialisation. Alors qu’en accord avec toutes les images que vous vous étiez forgées du Japon vous vous attendiez à de la réserve et de la distance, voilà que soudainement une adorable grand-mère nue comme un ver rentre dans le même bassin que vous et se met aussitôt à vous faire la conversation dans un japonais bien trop rapide pour vos faibles aptitudes intellectuelles. Après quelques échanges de mots hésitants, voilà qu’elle tapote hardiment l’espace à côté d’elle : une invitation ! Après tout, les jets sont bien plus forts ici, c’est meilleur pour le dos, explique-t-elle. Un peu gênée, vous vous placez donc à côté d’elle, mais voilà qu’elle se met à vous reparler tout en vous appuyant sur le haut du cou. Avoir quelqu’un parlant bien japonais peut s’avérer ici salutaire. Non, il ne s’agit pas d’une tentative de noyade mal déguisée : il faut rentrer plus dans l’eau mademoiselle, vos épaules sont bien trop tendues !

Bon, maintenant que vos épaules sont bien détendues, vous pouvez aller faire un petit tour au sauna pour … regarder la télévision. On se sent un peu comme à la maison dans ce petit espace en bois surchauffé où tout le monde vient suer tout en regardant sa série favorite ou, toujours, papoter tranquillement.

Vous pourrez encore discuter un petit moment, puis il sera temps d’y aller. Si, si, il fait trop chaud, et puis il se fait tard et vous avez cours demain. N’oubliez pas de boire du lait, il paraît qu’il n’a pas le même goût après un sentô.

 

(Retrouvez les articles de Morgane et ceux de huit autres étudiantes expatriées sur http://lesjeteursdencre.fr/ )

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