Les Décloîtrés

L’attentat qui a touché Ankara le 10 octobre 2015 s’inscrit dans un contexte de violences et de divisions de la société turque. A quatre jours des élections législatives, retour sur cet événement tragique.

 

 

Turquie attentats

« La paix va gagner ! « , une affiche à la mémoire des victimes dans une rue du quartier de Beşiktaş, à Istanbul.

 

Secoué par la mort d’au moins 97 personnes rassemblées en faveur de la paix et choqué par l’attentat le plus dramatique depuis la création de la République de Turquie, le pays semble renouer avec les heures les sombres de sa jeune histoire.

Il est difficile pour un expatrié de prendre véritablement conscience de l’ampleur de l’événement et du sentiment que peut éprouver le peuple turc à cet instant. Un mélange de colère et de tristesse se mêle probablement à la peur, à la méfiance et aux nombreuses interrogations que pose cet attentat.

Mon regard sur ce désastre national changea lorsque l’une de mes enseignantes arriva pour faire son cours. Il était 14h, ce lundi 12 octobre, deuxième jour du deuil national décrété par le gouvernement, lorsqu’elle entra dans une salle inhabituellement clairsemée. Ses yeux en disaient long sur son état de fatigue. Visiblement très affectée, elle débuta, cherchant ses mots et se tenant la tête : « I will try to introduce the events of this weekend ». Il n’était pas vraiment surprenant d’évoquer l’attentat d’Ankara, mais l’émotion qu’elle transmit à son auditoire, incita à l’écoute, au débat et à la prise de conscience.

Beaucoup de Turcs, ici à Istanbul, avaient des connaissances aux abords de la gare d’Ankara le jour de l’attentat. Certains ont perdu des proches. Tous s’interrogent et s’inquiètent pour l’avenir de leur pays. Comment la Turquie a pu en arriver à un tel climat de tensions et de violences ? Les éléments de réponse ne manquent pas.

Des événements similaires tels que le Pogrom d’Istanbul contre la minorité grecque en 1955, le massacre de Taksim Square le 1er Mai 1977 ou le massacre de Marash contre les populations alévies en 1978, un élément commun ressort : jamais les coupables directement impliqués n’ont été retrouvés et surtout condamnés ! Le pays s’est inscrit dans un cycle de non-sanction. Les nombreuses enquêtes ont donné peu de réponses, ne laissant aux Turcs que des rumeurs et autres suppositions allant d’actions de certaines factions des services secrets turcs à l’intervention de la CIA.

Il est encore trop tôt pour désigner les responsables de l’attentat d’Ankara, même si la piste Daesh semble se préciser. Toujours est-il que l’enquête sera menée par une police elle-même mise en cause pour son attitude lors de l’attentat et ses interventions virulentes lors des récentes manifestations, notamment en 2013.

L’escalade de violences n’en finit plus depuis le début de l’année 2015. En 4 mois, plus de 700 personnes sont mortes (dont environ 200 civils) à cause des attentats et des bombardements dans le sud-est du pays. D’abord à Diyarbakir, le 5 juin, lors d’un meeting du HDP (Parti Démocratique des Peuples, pro-kurdes. Puis à Suruç le 20 juillet, avec 33 morts. Le pays s’est depuis enfoncé dans une vague de violence et d’instabilité politique. Aucune majorité n’ayant pu se dessiner lors du scrutin du 7 juin, un gouvernement intermédiaire dirige actuellement le pays.

C’est dans ce contexte que les élections législatives du 1er novembre se préparent. Les pressions politiques sont nombreuses, la censure bien réelle (les journaux d’opposition sont interdits, des journalistes arrêtés), les partis politiques s’envoient des fleurs, les réseaux sociaux sont régulièrement ralentis et les manifestations pour la paix prennent position contre le gouvernement. Difficile alors de voter sereinement.

Alors qu’en France le débat tourne autour du chômage et de la situation économique et sociale, les problématiques sont tout autres en Turquie. Le débat politique s’oriente autour de deux enjeux essentiels pour la société turque : l’identité et la religion. Ce pays qui n’a pas un siècle, encore marqué par les coups d’état militaires, est à la recherche de sa propre identité. D’où la continuité du conflit kurde depuis les années 1990 : les kurdes revendiquent la création de leur propre Etat, le Kurdistan ; les plus modérés demandent une reconnaissance de leur identité ethnique. La question religieuse, elle, ne cesse de gagner en importance depuis l’arrivée au pouvoir du conservateur Recep Tayyip Erdoğan, qui cherche à renforcer son pouvoir présidentiel selon une synthèse jugée « islamo-nationaliste ».

Cette période de turbulences ne s’arrête pas aux problèmes nationaux puisque la Turquie est un pays carrefour et stratégique. Le pays est directement touché par les crises et les conflits au Moyen-Orient, qui ne font qu’amplifier son instabilité. La Turquie est au cœur des relations diplomatiques dans la région avec la guerre civile en Syrie et joue un rôle majeur dans la coalition de l’OTAN menée par les Etats-Unis. S’y ajoutent le jeu trouble du président Erdogan contre l’Etat Islamique et l’afflux de réfugiés.

L’attentat du 10 octobre 2015 met en perspective les divisions de la société turque qui s’expriment dans la rue en cette période pré-électorale de plus en plus tendue. Les conservateurs pro-Erdogan favorables à un renforcement du régime présidentiel s’opposent à une partie de la société qui conteste l’autoritarisme du président et son attitude envers les djihadistes.

C’est dans cette complexité que l’on prend conscience de l’ampleur de la déstabilisation du pays que n’a fait qu’accentuer l’attentat d’Ankara. Enjeux politiques nationaux et problèmes régionaux sont infiniment liés. Le processus démocratique turc se trouve menacé par la dérive autocratique d’Erdogan, à laquelle s’ajoutent les aspirations kurdes et le chaos régional.

 

 

Valentin Guilbault, Turquie

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