Les Décloîtrés

Gwenn Lebreton, Emirats Arabes Unis

 

« Tu es prête à porter le voile ? ». Petit sourire en coin.

Cette question, récurrente à l’annonce de mon départ pour huit mois aux Émirats arabes unis, fait état de l’ignorance quant au statut des femmes dans le richissime État du Golfe, souvent confondu avec son voisin l’Arabie Saoudite. Car non, le port du voile n’est pas obligatoire et les Emiriennes sont même le principal vecteur de mutation du pays créé il y a seulement quarante ans, en 1971.

Dans une région où partout le droit des femmes est bafoué, les Émirats arabes unis en ont fait les ambassadrices d’un possible changement. On les retrouve au sommet de l’État avec pas moins de 9 députées, 4 ministres et 4 ambassadrices : le pays détient le record de femmes leaders et expertes dans le monde arabe. Comme le rappelle François-Aïssa Touazi, ancien conseiller Moyen-Orient au ministère des Affaires Étrangères, « les femmes ont toujours été très influentes au sein de la famille, de la tribu, et maintenant elles le deviennent au sein de la société ». Le pouvoir a vite compris que dans un pays où les Émiriens ne représentent que 10% de la population, il fallait être pragmatique et impliquer les femmes dans le processus de modernisation afin de rendre viable le développement.

C’est ainsi qu’au royaume de l’or noir, les Émiriennes ont toujours eu un droit de parole. Cheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan, fondateur et premier président des Emirats arabes unis, fut le premier à contribuer à leur promotion : il fit inscrire dans la Constitution la possibilité pour les femmes de prendre part au développement du pays dans tous les domaines. Pour faire accepter ces changements dans une société reposant sur des traditions arabes et musulmanes, l’approche est venue par le haut. Les dirigeants ont encouragé l’ascension des Émiriennes et restent, aujourd’hui encore, déterminés à préserver ces acquis alors que partout ailleurs on voit se rétrécir les droits des femmes depuis le Printemps arabe.

Sur un pied d’égalité avec les hommes dans l’éducation et le travail, les Émiriennes ont pu élargir leurs domaines de compétence et de connaissance : on les retrouve désormais dans tous les secteurs, elles sont femmes d’affaires, pilotes de lignes, juristes, fonctionnaires, médecins, ingénieurs… Mona Al Marri, présidente de Dubai Women Establishment, organisation gouvernementale chargée de promouvoir et de soutenir les femmes au travail, est le symbole de cette émancipation. Cheikh Mohammed bin Rachid Al Maktoum, émir de Dubaï et vice-président des Émirats arabes unis, lui a accordé sa confiance et l’a promue à la tête de Brand Dubaï, organisation consacrée aux relations publiques de l’émirat.

Leur visibilité dans les médias est remarquable et régulièrement elles sont citées dans les journaux locaux. Cette représentation améliore la perception de leur rôle dans la société, favorisant leur participation aux sphères économiques et politiques. Peu à peu, elles prennent part au processus de décision : sur 22 membres, 4 femmes siègent au Conseil des ministres, lieu de décision du pouvoir législatif. S’instaure dès lors une forme de normalisation de leur présence sur la scène publique.

Toutefois, il existe un décalage entre la politique paritaire voulue par le pouvoir et les réticences observées dans la population. En effet, la désignation de femmes à de hauts postes par le gouvernement compense leur faible élection. L’impulsion reste verticale, du haut vers le bas. De plus, ce women empowerment est à pondérer dans une société traditionnelle basée sur la charia : si les femmes s’expriment, cela reste dans un cadre défini et autorisé par les hommes. Le partage des rôles entre les sexes s’inscrit dans une approche conservatrice : en théorie les femmes ont tous les droits, en pratique elles se doivent de ne pas offenser l’héritage et la culture traditionnelle arabe. Jamais elles ne remettent en question l’attribution des rôles dans une société patriarcale et patrilinéaire. Ce qui frappe dans la manière dont elles ont gravi les échelons de la société, c’est que jamais elles n’ont adopté une posture féministe pour obtenir de nouveaux droits. Elles ont toujours allié convictions profondes et realpolitik, devenant petit à petit indispensables pour mener à bien la mutation fulgurante que connait le pays. Leur discours reste donc en conformité avec l’idéologie dominante : aucune idée libérale n’est exprimée et elles ne représentent pas une menace pour le pouvoir dans la mesure où elles intègrent leur rôle traditionnel. Si elles contribuent à la formation de la société civile, c’est par le biais d’associations non mixtes et de groupes placés sous la tutelle de l’État.

Ce qui est sûr, c’est que face à un Moyen-Orient protéiforme, il s’agit de rompre avec l’idée stéréotypée de la « femme arabe ». Alors qu’en Europe il semble difficile de dépasser le débat sur le port du voile dès que l’on aborde la condition féminine dans le monde arabe, les Émiriennes ont démontré depuis longtemps que l’abaya, caftan noir surmontée d’un voile, n’a jamais été un frein à leur promotion.

 

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