Les Décloîtrés

Smog sur Manille

Adrien Rondeau, Manille, Philippines

«So much traffic today… » C’est ce que vous dira un chauffeur de taxi qui, voyant que vous êtes étranger, voudra vous faire payer un supplément au prétexte qu’aujourd’hui c’est jour d’embouteillages. Mais l’on s’aperçoit rapidement que les bouchons sont le pain quotidien de tout habitant de Manille. La congestion des axes ne fait pas que gêner les déplacements quotidiens de millions de personnes, elle génère surtout une pollution atmosphérique qui pulvérise tous les plafonds et constitue un problème majeur de santé publique.

La pollution atmosphérique a cela de tragique qu’elle s’étale, touchant sans distinction des millions de personnes tout en affectant comme toujours les plus vulnérables : enfants, vieillards, malades, et ceux ayant le moins accès aux soins médicaux. Une conséquence parmi d’autres : aux Philippines, les infections respiratoires sont la première cause de mortalité chez les enfants de moins de 5 ans. Les études réalisées mettent d’abord en cause la pollution liée au trafic routier dans la mégapole, qui pèse lourd dans la balance statistique : Metro Manila (Manille plus son agglomération), c’est 12 millions d’habitants, 12% de la population du pays et 85% des urbains.

En 2013, Metro Manila comptait 2,1 millions de véhicules enregistrés, principalement des voitures et des motos privées, auxquels il faut ajouter les non-résidents qui viennent chaque jour y travailler (les estimations parlent de 6 millions de personnes), quasiment tous en voiture. En réalité, le nombre de ces véhicules importe moins que leur utilisation quotidienne pour se déplacer à l’intérieur de la ville. En cause : un vrai système de transports en commun qui fait défaut. Non pas que ces derniers soient inexistants toutefois.

Petit passage en revue des transports manillais

Citons d’abord les tricycles : des motos munies d’un side-car, aussi nombreux que les tuks-tuks au Cambodge. Ceux de Manille n’effectuent cependant que de courtes distances (moins d’un kilomètre).

Impossible de passer à côté des jeepneys : ces camions bariolés étaient à l’origine des jeeps abandonnés par l’armée américaine puis bricolés, rallongés. Arborant selon les cas des Saintes Vierges, des monstres ou des personnages de Disney, ornés d’ailerons et antennes en tous genres, les jeepneys sont aussi un symbole de Manille et des Philippines. Elles font partie des quelques totems identitaires auxquels se raccroche une nation qui, après quatre siècles de colonisation espagnole et cinquante ans d’un protectorat américain culturellement écrasant, est toujours à la recherche d’une véritable identité commune. Bref. On s’éloigne du sujet.

Circulant d’un point à un autre, les jeepneys sont ce qui se rapprocherait le plus des bus publics ; cependant tout cela se fait dans une certaine anarchie, et seulement le long des grands axes.

On se retrouve donc à héler sans cesse les taxis, seule solution pour se déplacer rapidement dans la ville. Heureusement qu’ils sont bon marché.

Le problème, c’est que jeepneys, tricycles et taxis participent à l’encombrement des axes. Mais bonne nouvelle, il y a un métro ! Il est fiable et très peu cher (maximum 0,25€ par ticket) bien que congestionné aux heures de pointe ; son réseau est toutefois largement insuffisant avec seulement trois lignes pour toute la mégapole. Construire plus de lignes serait sûrement la réponse la plus viable à notre problème, mais la constitution d’un véritable maillage demanderait un investissement titanesque.

Mais que fait le gouvernement !?

Les autorités tentent tout de même de lutter contre le trafic et la pollution qui en résulte.

À défaut d’une base légale (mais après tout, qui punir ?), le gouvernement de Joseph Estrada a commencé par donner une orientation politique avec le Philippine Clear Air Act de 1999, qui fixe des objectifs de pollution atmosphérique. Des seuils qui, pourtant bien au-delà de ceux de l’OMS, sont constamment et largement dépassés.

On en est ainsi venus à restreindre les déplacements des véhicules privés, auxquels certaines aires sont défendues un jour par semaine, le roulement se faisant selon le premier numéro de la plaque d’immatriculation.

La situation tient aussi au fait que Metro Manila s’est longtemps construite et étendue de façon assez chaotique et sans planification urbaine efficace (quand il y en avait une). Aujourd’hui, la Metro Manila Development Authority (MMDA) veut réorganiser les choses, notamment en changeant la configuration des axes routiers. Citons l’exemple de Katipunan Avenue, un axe important comptant six voies presque toujours remplies à bloc : la MMDA vient d’y installer des feux tricolores pour réguler le flot de véhicules. Elle y a aussi supprimé la plupart des U-Turns : des passages dans la rambarde permettant de faire demi-tour au beau milieu d’un grand axe, bien pratiques mais responsable d’une belle pagaille, le spectacle devenant assez désolant à l’heure de pointe. L’agence commence aussi à développer un service de bus de quartier publics. Des progrès sont donc à espérer pour l’avenir.

Il faut noter que quelques entreprises développent actuellement des filtres pour pots d’échappements qui limitent le dégagement de particules. Mais instaurer de nouvelles normes sur la pollution des jeepneys et des tricycles (qui doivent obtenir un permis de circulation) reviendrait à ponctionner sérieusement le portefeuille de ceux qui les conduisent, pas particulièrement les plus riches des Manillais. D’ailleurs le respect de cette réglementation serait plutôt illusoire dans un pays dont c’est justement un des points faibles, selon le Worldwide Governance Indicators project de la Banque Mondiale.

Pas écolos pour un sou, les Philippins ?

Cependant, même si un réseau de bus efficace et bon marché émergeait à Manille, il y a fort à parier que peu abandonneraient le confort de leur propre voiture. En effet, si en France l’argument écologique est aussi ce qui nous pousse à utiliser les transports en communs, aux Philippines le discours écologiste est loin d’être aussi ancien et développé qu’en Europe. La « conscience écolo », ce quasi-surmoi qui nous fait culpabiliser vis-à-vis de certains comportements, n’existe pas ici. Même s’ils comprennent bien que l’air est aussi pollué que la cale de l’Erika, les Philippins ne voient aucun inconvénient à utiliser quotidiennement les tricycles pour des trajets de deux cent mètres.

Pour illustrer mon propos, je vous parlerai un peu de l’université où j’étudie, la Ateneo de Manila University. Ses étudiants appartiennent à l’élite économique, sociale et intellectuelle du pays et sont censés à ce titre être les mieux informés des problèmes que traverse leur société. Pourtant, dans leur majorité, ils ne se montrent pas beaucoup plus sensibles à celui-ci. Beaucoup viennent en cours avec leur propre voiture ; l’association de covoiturage (qui a quand même le mérite d’exister, la pratique étant inconnue ailleurs) est plus que confidentielle et à l’abandon depuis des années. De nombreux tricycles entrent et circulent sur le campus, au service des paresseux, et une enquête a montré il y a quelques années que les étudiants d’Ateneo marchaient moins d’un kilomètre par jour. C’est bien dommage car les quelques universités prestigieuses comme Ateneo ou UP (University of the Philippines) jouissent d’une curieuse image de marque et disposent d’une véritable audience au sein de la société philippine, ce qui leur permettrait de se faire les centres de diffusion d’une prise de conscience.

Toujours le même problème

Comme je l’ai déjà dit, le développement d’un réseau de métro serait à mon avis la meilleure solution pour réduire les déplacements en voiture, taxis et autres jeepneys multicolores, à compter bien sûr où que les autorités dégagent les financements nécessaires. Seulement voilà : les jeepneys et les taxis sont un gagne-pain pour énormément de Manillais. On en retourne au fameux dilemme développement économique/préservation de l’environnement classique des pays en voie de développement.

Pourtant tout développement doit être durable ! Il faut noter que de façon générale le gouvernement philippin, conscient que la richesse environnementales de l’archipel pourrait devenir sa poule aux œufs d’or, mène une vraie politique en ce sens : la préservation de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique font partie des cinq objectifs prioritaires affichés par l’actuel président Aquino. Les Philippines demeurent assez confidentielles et peu de touristes s’y rendent, surtout en comparaison de ses voisins d’Asie du Sud-Est ; les tour-opérateurs chinois et coréens ont fait leur apparition depuis quelques années, mais la plupart des touristes voyagent par leurs propres moyens et l’écotourisme domine. Les habitants sont chaleureux, la nature y est globalement bien préservée et la biodiversité de l’archipel est l’une des plus riches qui soient ; à l’image de Palawan, élue cette année la plus belle île au monde, le pays regorge de sites à couper le souffle. Aux Philippins, aujourd’hui, d’exploiter leur potentiel touristique sans détruire leur trésor.

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