Les Décloîtrés

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Ankara, Kemal et la barbe

On la dit disgracieuse, ennuyeuse, peu excitante. Voire on n’en dit rien du tout. Ankara n’est pas une ville faite pour faire rêver. Pourtant cette grande méconnue sait se montrer attractive. Au-delà du béton, découverte d’une mal-aimée.

 

Une cité sans charme

 

« Vous allez à Ankara ? Ah oui c’est très… grand ». J’ai entendu ce genre de propos pendant six mois avant mon départ. Rien de bien rassurant. Sur Internet on ne trouve que peu de photos de la capitale de la Turquie et dans l’imaginaire collectif, elle est pratiquement inconnue, au contraire d’Istanbul ou Izmir. Cerise sur le gâteau, les différents guides de voyage que je me suis procurés sur la Turquie la classent comme « pas indispensable » voire « à éviter ». Et pourtant je dois y vivre.

 

Me voilà donc débarquant pratiquement dans l’inconnu en septembre à l’aéroport. D’emblée mes camarades turcs sont perplexes : « T’as choisi volontairement de venir ici ? Parce que tu sais, Ankara c’est pas particulièrement joli ». Sur ce point, un semestre sur place m’a permis de le constater : non, Ankara n’est pas belle. Remarquez qu’elle n’est pas laide non plus. Elle est juste terriblement banale. Le dépaysement offert par les grands buildings et les blocs de béton s’estompe très rapidement. On est en Anatolie comme on pourrait être n’importe où sur le globe. Rajoutez à cela l’immensité de la ville – près de cinq millions d’habitants – et Ankara devient vite étouffante, presque oppressante.

 

La raison de ce style moderne si impersonnel tient à l’histoire de la ville. A l’origine une petite cité de producteurs de laine, Ankara est devenu du jour au lendemain la capitale de la nouvelle République de Turquie en 1923. L’arrivé de l’appareil bureaucratique a entraîné la Photo Ankara, Kemal et la barbe - Louis Chrétien, Ankara, Turquienécessité pour la ville de se développer et de se moderniser à grande vitesse. De cette époque Ankara a retenu un nom : celui de Mustafa Kemal Atatürk. Fondateur de la République, héros national, un véritable culte de la personnalité s’est construit autour de lui. Dans les quartiers très animés du centre, impossible d’échapper à ses portraits affichés dans les rues, sur les immeubles. Les commerces et restaurants en ont trois ou quatre photos par pièce, sa signature s’affiche sur les voitures et des drapeaux turcs ornés de son visage sont accrochés aux fenêtres. L’amour que les Turcs portent à Kemal est inimaginable en France. Il est encore plus fort à Ankara qui lui doit sa situation actuelle de capitale. D’ailleurs l’un des (rares) monuments ankariotes n’est autre que son imposant mausolée qui surplombe la ville. La capitale si paisible vue de loin est en fait un bouillonnement perpétuel dans une société turque qui bouge.

 

La bataille de la barbe

 

On a beau avoir une presse muselée par le pouvoir, on ne peut pas empêcher le débat politique de s’immiscer dans les conversations, dans la rue, au café, à l’université et même dans des lieux plutôt inattendus autour de sujets anodins. Prenons Ilhan Cavcav. Le président du club de foot de Gençlerbirliği est en colère. Il supporte mal de voir ses joueurs s’afficher avec une barbe. « Alors quoi, on est dans un lycée religieux ? » s’insurge-t-il. Désormais les joueurs barbus se verront infliger l’équivalent de 9 000 € d’amende par l’excentrique président. L’affaire fait bien rire les Turcs, barbus ou non, religieux ou laïcs, mais illustre le clivage latent entre les deux. D’un côté un camp laïc, plutôt représenté par les classes moyennes et supérieures, de gauche et sensible à l’occidentalisation de la société turque, et de l’autre un camp religieux composé de classes populaires, attaché aux valeurs traditionnelles et porté par le Parti de la justice et du développement (AKP), actuellement au pouvoir. Entre les deux, deux visions de société s’affrontent et se confrontent selon que l’on écoute de la musique traditionnelle ou de la pop, que l’on boive de l’ayran (boisson au yaourt) ou du rakı (sorte d’anisette).

 

Mais quid des Ankariotes ? Qui peut bien être assez fou pour vivre ici ? Un habitant de l’ouest de la Turquie me confiait récemment son dégoût pour cette ville, préférant s’enfuir à la vue d’une voiture immatriculée à Ankara. C’est un fait, les Turcs n’aiment que bien peu cette capitale dénuée de magie et ses habitants réputés froids, malpolis, vulgaires. Ankara a beau être une capitale, elle n’est pas habituée à voir des étrangers. Comme si elle préférait vivre cachée, repliée sur elle-même. Pourtant, il suffit de pousser un peu la porte pour découvrir une véritable chaleur humaine qu’on ne pourrait pas soupçonner à la vue de ces immenses boulevards et centres commerciaux. Surtout une véritable fierté d’être d’Ankara. Un camarade de fac me confiait récemment : « On peut dire que c’est moche, qu’il n’y a pas la mer, mais quand je pars en vacances, au bout de quelques jours la ville commence à me manquer, ses rues, ses montagnes… » Ils ont beau râler, les Ankariotes préféreront toujours leur froid sibérien à la pluie d’Istanbul. Et tant pis pour le Bosphore.

 

Louis Chrétien

Ankara, Turquie