Les Décloîtrés

Posts in the Brésil category

Il y a un peu moins d’un mois, Jair Bolsonaro, candidat de l’extrême droite brésilienne, a été élu président de la République. Un virage à droite qui peut surprendre mais qu’on a surtout envie de comprendre. C’est pourquoi nous vous proposons deux articles d’étudiants brésiliens en échange à Sciences Po Rennes revenant sur ces élections.

Décryptage d’Igor Ferreira Da Silva sur les principales causes de cette crise politique aux multiples facettes.

« Comment un président d’extrême droite a été élu au Brésil ? L’expansion de l’extrême droite n’est pas une particularité brésilienne. Par exemple, Donald Trump a été élu aux États-Unis, Viktor Orban est le Premier Ministre de la Hongrie et Marine Le Pen a eu un résultat considérable lors des dernières élections en France. Dans cet article, notre but n’est pas d’expliquer ce phénomène mondial, mais plutôt d’essayer de comprendre quelques éléments responsables du discours qui est devenu hégémonique dans ces élections présidentielles au Brésil.

Dans les années de gouvernement de Luiz Inácio Lula da Silva, plus connu comme Lula, du Parti des Travailleurs (PT), le pays est passé par une période de croissance économique qui a diminué les tensions sociales dans un des pays les plus inégaux au monde. Mais avec le début de la récession économique en 2014, la politique de conciliation développée par Lula et continuée par sa successeur, Dilma Rousseff, a commencé à s’affaiblir. À partir de 2013, des manifestations contre le gouvernement de Dilma Rousseff ont eu lieu. De plus en plus, les manifestations se sont agrandies (en comptant avec la participation massive des classes moyennes et le soutien des élites) et, en 2016, la présidente a été destituée par un impeachment. C’était la première victoire des forces réactionnaires.

Dans ce cadre, des mouvements de droite ont gagné en force en utilisant les réseaux sociaux comme le principal outil de divulgation de leurs idées. À titre d’exemple, le « Movimento Brasil Livre » (MBL) et le « Movimento Vem pra Rua » sont des organisations qui ont émergé dans les nouveaux médias et qui ont joué un rôle fondamental pour la destitution de Dilma Rousseff en convoquant des protestations à travers Facebook. En général, ces organisations ont pour programme politique la haine contre le PT (connue au Brésil comme le « antipetismo »), le conservatisme moral et le néolibéralisme. Via les réseaux sociaux, ces idées ont été diffusées et ont gagné de l’espace spécialement parmi les classes moyennes pour atteindre plus tard aussi les classes populaires.

Dans les dernières années, les riches brésiliens sont devenus encore plus riches, mais le sentiment d’opposition au gouvernement de gauche était toujours là. Les politiques sociales promues par le PT ont sorti des millions de personnes de la misère, d’autres se sont élevées aux classes moyennes ; avec des initiatives d’action positive et des programmes de bourses et de financement, l’accès à l’université a été garanti à ceux qui avant ne pouvaient pas y accéder. Pour cette raison, les élites et la classe moyenne traditionnelle ont perdu des privilèges, ce qui est considéré inacceptable pour eux. L’allégorie la plus connue de cet indignation réactionnaire est l’affirmation selon laquelle avec le gouvernement du PT les aéroports du pays sont devenus des arrêts de bus (c’est-à-dire excessivement populaires, car avant seulement les plus riches pouvaient se payer un billet d’avion).

Bien que la corruption soit reconnue comme une pratique de longue date dans la vie politique brésilienne, les forces de droite au Brésil ont fait une association directe entre le PT et la corruption. C’est-à-dire, la corruption est devenu synonyme du PT, donc combattre la première serait comme combattre le deuxième. Des scandales de corruption impliquant des membres du PT ont aidé a diffuser cette idée, comme l’enquête Lava Jato (lavage express). En fait, l’enquête a démontré que nombreux partis sont impliqués dans des cas de corruption, ce qui est un phénomène institutionnel au Brésil. Cependant, la population s’est divisée entre les souteneurs du PT et ses opposants.

Cette polarisation a instauré une crise politique au pays. Étant donné cette crise politique, la meilleure solution était de former une coalition de gauche contre Jair Bolsanoro, mais cette coalition n’a pas été mis en place à cause des choix politiques du PT et du PDT (Parti Démocratique Travailliste), les deux principales forces à gauche du spectre politique. Puisqu’une partie de la population est contaminée par le sentiment de colère contre le PT. Entre un candidat de ce parti et un candidat de n’importe quel autre parti, même d’extrême droite, le deuxième serait la meilleure option. Cela a été confirmé au deuxième tour des élections présidentielles.

Par ailleurs, les églises néo-pentecôtistes ont une présence de plus en plus forte dans la vie de plusieurs  brésiliens. Jusqu’à récemment la force de ces églises était relativisée, mais elles ont trouvé en Jair Bolsanoro le candidat qui représente leurs idées, parce qu’il a un discours moraliste comme le leur et est évangélique. Pour cette raison, les dirigeants des principales églises évangéliques ont déclaré leur soutien à Jair Bolsonaro. Parmi eux se trouve Edir Macedo, évêque qui détient l’une des principales chaînes de TV, la Record. Comme exemple de son soutien à Jair Bolsonaro, la Record a dédié 30 minutes d’émission exclusive au candidat alors que les autres débattaient sur une autre chaîne (Jair Bolsonaro a refusé de participer aux interviews et débats entre les candidats à la Présidence de la République).

Les raisons expliquant l’élection de Jair Bolsonaro sont diverses : elles passent par le cadre politique, social et religieux brésilien, ce qui forme une complexité difficile à  déchiffrer. Malgré cela, il faut prendre en compte que Fernando Haddad, le candidat du PT, a reçu 47 millions des votes, et Bolsonaro, 57 millions. Les nombres démontrent encore une division profonde dans la société brésilienne en terme politique, cela remet en cause le soutien de la population à l’extrême droite. Par exemple, beaucoup de fidèles des églises évangéliques (qui ont voté largement pour Jair Bolsonaro) sont issus des couches sociales inférieures. Leur conservatisme moral sera placé en priorité par rapport aux droits sociaux (comme ceux liés au travail) qui sont attaqués de front par le nouveau président. »

C’est ensuite Caroline Nilo e Silva qui nous offre une autre perspective associant la montée de l’extrême droite à la misogynie pré-fasciste.

« Les dernières élections présidentielles au Brésil (2018) ont clairement indiqué que le pays du carnaval, du football et des belles plages est également recouvert d’une mentalité fasciste. Le président élu, Jair Bolsonaro, fait partie du Parti Social Libéral – PSL, actuellement l’un des plus grands représentants de l’extrême droite au Brésil, après avoir été nommé par les journaux français « Donald Trump ».

          Plusieurs facteurs ont conduit à cela, parmi lesquels il faut nommer le machisme et la structure patriarcale actuelle comme des facteurs symboliques de grand impact, marquant la destitution de la dernière présidente élue démocratiquement, Dilma Rousseff, du Parti des Travailleurs (PT). La vague de haine et de discours misogyne contre la figure de la présidente Dilma en 2016, annonçait déjà l’intolérance et les préjugés à l’origine du fascisme qui s’est installé au Brésil aujourd’hui.

Le début des travaux du comité de destitution de la première femme présidente du Brésil a eu lieu le 28 avril 2016, lors du second mandat de la présidente Dilma Roussef. Les accusations portées contre elle étaient:

1) la publication de six décrets de supplémentation budgétaire sans l’approbation du Congrès

et 2) un retard dans le versement des subventions agricoles aux banques d’État, appelé « pédale fiscale« . Au fur et à mesure du déroulement de la procédure, notamment lors du vote d’ouverture à la Chambre des députés, les arguments avancés par les partisans de la destitution ne résumaient qu’un faux discours moral au nom de « Dieu », « famille » et « propriété » et rien sur la discussion constitutionnelle et proprement juridique sur la pratique de crimes fiscaux hypothétiques.

Des slogans comme « au revoir, chérie » ont été largement utilisés par les opposants de la présidente. Des images virtuellement éditées représentant la présidente dans des positions vulgaires ont été diffusées sur Internet et même imprimées. De même, les médias hégémoniques ont aussi discrédité l’image de la présidente, le corps de la femme dans ce scénario, qui précède sa position politique en tant que chef de l’exécutif, a toujours été utilisé comme un territoire d’usage politique par le machisme. Celui-ci est utilisé par les opposants pour tenter de ridiculiser la femme qui avait gagné les élections et par conséquent dérangé l’hégémonie patriarcale et masculine dans la politique nationale.

L’année 2002, lorsque le président Luiz Inacio Lula da Silva – également du Parti des travailleurs de même que Dilma Rousseff – a été élu à la tête de l’exécutif, marque le début de 14 années de gouvernement de gauche au Brésil. Cette période, malgré la croissance économique et sociale, ainsi que la reconnaissance internationale et la présence du Brésil dans les BRICS depuis 2009. Cela était suffisant pour perturber une prétendue élite qui rejette la montée de la classe pauvre dans la classe moyenne, les politiques d’inclusion sociale et la résurgence des minorités socio-économiques.

Cependant, il est trompeur de penser que la haine au PT est responsable de la vague fasciste. En fait, l’explosion du rejet au Parti des travailleurs a été méticuleusement construite par les mouvements de droite, principalement par la diffusion massive de fake news.

En parallèle, le président récemment élu, Jair Bolsonaro, alors qu’il était député au moment du vote sur la destitution de Dilma, a rendu hommage au bourreau bien connu de la période de la dictature militaire brésilienne (1964 – 1979) Carlos Brilhante Ustra.

Le fascisme a de nombreux visages et l’intolérance associée à la désinformation est un terrain fertile pour la stimulation de la haine. Par conséquent, la femme qui est historiquement forcée dans une position de subalterne souffre doublement dans la lutte politique. Il reste la recette prête pour le coup d’État misogyne et conservateur auquel le Brésil est confronté. »


Image tiré du journal ©Le Monde

Michael, étudiant brésilien, effectue une année de mobilité à SciencesPo Rennes. Il nous raconte son expérience bretonne.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Michael Texeira, je suis brésilien et j’étudie depuis deux ans le droit à l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro au Brésil. Je suis venu à l’IEP pour passer le certificat d’études politiques, c’est comme votre 3e année à l’étranger à Sciences Po Rennes.

Pourquoi avoir choisi la France ?17022105_10208583358805164_7626788289763231920_n
Depuis très jeune je rêvais de faire mes études à l’étranger. J’étudie au Brésil dans une université publique, ce qui est plus dur par rapport à l’enseignement privé qui est beaucoup plus répandu. Pour entrer dans ma fac j’ai dû passer l’équivalent du baccalauréat. Je parlais déjà couramment anglais et espagnol mais je voulais apprendre le français donc j’ai choisi de venir étudier en France. En plus, j’ai étudié la culture française avec une professeure qui avait fait toutes ses études en France et c’est elle qui m’a convaincu de venir ici, même si je n’avais jamais eu de contact avec la culture française avant.

En arrivant en France, à quoi t’attendais-tu ? Est-ce que quelque chose en particulier t’a surpris ?
Tout le monde me disait qu’en Bretagne il allait y avoir beaucoup de pluie. Mais quand je suis arrivé, en septembre il n’y avait que du soleil et il faisait chaud. On me disait « Michael, tu as pris le soleil brésilien carioca avec toi ! ». Il faisait même moins chaud au Brésil au même moment ! J’espérais être bien reçu et ça a été le cas. Je voudrais dire merci à l’association Zéphyr qui accueille les étudiants étrangers, et surtout à Chloé Iacono et Solène Touchard de m’avoir amené à la Cité Universitaire où j’habite aujourd’hui. J’y ai trouvé des gens de tous horizons car Rennes est une ville pleine d’étudiants étrangers. On m’avait dit que les Bretons étaient gentils et c’est bien vrai, j’ai reçu un accueil chaleureux, je me suis senti comme au Brésil !
Une chose m’a surpris, pendant ma première soirée à Rennes. Un jeune homme est monté tout nu sur l’horloge de la place des Lices, devant tout le monde ! Je pensais que les Français étaient pudiques, mais là je me suis senti dans une vraie ville universitaire !

Qu’est-ce qui te manque le plus du Brésil ?
Ma famille. Je viens d’une famille nombreuse, nous sommes sept enfants. J’ai deux neveux et une nièce, et une de mes sœurs est actuellement enceinte. Je suis déçu de ne pas pouvoir voir ma future nièce tout de suite lorsqu’elle naîtra. La nourriture me manque aussi, il est presque impossible de trouver de quoi faire de la cuisine brésilienne à Rennes. La chaleur ne me manque pas trop, mais la chaleur de mes amis, si ! Ici les gens sont un peu plus sérieux… jusqu’à ce qu’ils aient bu ! Mais j’ai quand même rencontré beaucoup de gens accueillants.
Enfin, ma vie politique active au Brésil me manque. Ici, j’analyse et j’étudie la science politique mais je ne suis pas un acteur politique actif.

Des conseils pour les étudiants qui voudraient venir en France ou pour ceux qui souhaiteraient sauter le pas et partir à l’étranger ?
Être ouvert à la diversité du monde d’aujourd’hui. Il faut comprendre qu’en voyageant, on découvre une autre culture. Rennes est une ville avec beaucoup de monde, multiculturelle, il faut savoir respecter tout le monde.
À l’IEP, il faut être préparé à beaucoup travailler, mais venir ici est une opportunité unique pour apprendre le français. Il faut aussi avoir de la patience avec l’administration française en général… Mais on peut compenser les inconvénients avec toutes les bonnes choses que l’on trouve en France : la nourriture, les galettes bretonnes, les plages, les apéros où tout le monde t’invite, les soirées… et aussi Sciences Po, l’une des meilleures institutions en France : très bien organisée, avec une bonne assistance aux étudiants. L’expérience à l’étranger dépendra de l’étudiant, de s’il cherche plutôt une expérience culturelle, académique, professionnelle ou interpersonnelle, avec des gens de tous les horizons !